Après deux ans

Ayant poussé les responsabilités professionnelles sous le plancher des 20 k-euros bruts mensuels, j’ai enfin pu me jeter dans la rédaction de la dernière version de mon nouveau roman. J’ai pu l’écrire le midi, le matin, et j’ai pu prendre le temps d’alimenter ma cinéphagie le soir : le travail alimentaire me quittait aussitôt que Lotus Notes était fermé. Longtemps cet avantage m’a laissée sans voix. Et puis j’en ai pris l’habitude. Et d’ennui en impatience j’ai déchanté. Car, voilà, après cinq ans de surmenage en apnée de sens et de poésie, je me promenais à présent dans les marais morts du Bore out, alignant analepses, ellipses et fossés narratifs dans une souffrance diffuse et continue. Dans les pires moments j’écrivais deux chapitres par mois, et cela m’aidait tyranniquement à voir le verre à moitié plein. D’autant que la vraie torture était de ne pouvoir écrire douze heures par jour, et ça, typiquement, pareil, c’était la vie.

J’en ai eu ras le bol quand même. Rien n’avait changé, j’ai tout revu : la porte ouverte que je pouvais claquer avec préavis, riche d’un CV d’experte en Travail Alimentaire, bardée de ce profil à forte employabilité que les recruteurs monstériens harcèlent au téléphone. Mais je sentais le murmure argentin des regrets qui se tenaient en embuscade. Quitter un paradis dans lequel j’écrivais aussi vite qu’un prisonnier privilégié ? Il devait exister un moyen de garder le grâce en annulant la pesanteur.

J’ai essayé la psychothérapie. Mon objectif était de trouver l’envie de tenir pour aligner d’autres chapitres. La thérapeute, elle, s’était donné pour objectif d’annuler la pesanteur de manière générale. Pourquoi faire le tri, pourquoi partir d’emblée sur des idées fixes ? Procédons par ordre : pourquoi garder ce travail ; pourquoi serait-ce le seul genre de travail qui permette d’écrire les romans ; pourquoi écrire un roman ; pourquoi ne pas gagner de l’argent tout de suite avec l’écriture ; pourquoi écrire ? Pourquoi ne pas me lancer dans l’aventure, disons, de la vie de quelqu’un qui, tout bien pesé, ne serait pas moi, mais qui serait tellement, tellement plus heureuse que je ne le suis ? On le voit, je payais de l’argent pour en venir, par moi-même, à ces questions effervescentes, chaque semaine, c’était le feu d’artifice des révélations et des accusations contre ma propre famille. Alors ces questions, je les ai prises au sérieux, tu croyais quoi. Je me suis autorisée à prendre des leçons de journalisme par correspondance, dans l’espoir d’être un jour, rapidement, payée à la pige chronophage au lieu de créer des références documentaires le jour, et faire la littérature qui me plaît au petit matin. Je me suis offert des cours de chant. Après des mois sans journaux, je me suis ouverte à nouveau aux bruits du monde, au risque de voir s’oxyder l’univers de mots que j’inventais de toutes pièces, dans une chambre noire d’où je n’entendais que les punchlines picaresques de mes collègues, dont je prenais fiévreusement note.

C’est merveilleux, la psychothérapie. Elle permet de voir les peurs disparaître à mesure qu’on les nomme. Maintenant je sais que le chant ne me détourne pas plus de l’écriture que l’oxygène ne distrait l’escaladeur de son ascension. Je sais que l’écriture et la pensée journalistiques ne menacent en rien mon travail romanesque : les pratiques du journaliste sont séparées de mes éthopées et de mes synecdoques par la paroi de verre laminé qui me sépare des Petits Soldats des marchands Lagardère, Bolloré, Arnaud, Dassault, Hersant, Drahi et consorts. Je sais, grands Dieux, que j’avais tort de mettre l’écriture sous verre, loin du présent. Pour le savoir, il a fallu que je mette le doigt sur ce je ne sais quoi de névrotique  qui me tient solidement par les rêves et qui, une fois dissipé dans le Bien-être du Vrai Moi, était censé me laisser plus libre qu’avant, moins allègrement muette, plus sociable, moins sensible, moins fantasque par moments, moins cassante imprévisiblement. Une personne normale, enfin.

J’ai donc osé pénétrer les arcanes de mes vraies motivations, et les yeux m’en ont brûlé, j’ai crié comme une bête, j’ai hurlé Pardonnez-moi. Écrire, mon Dieu, cela ne m’a jamais intéressé. Jamais. Ce que je voulais, à l’arrière de mes illusions, c’était lire. Et relire. Et relire Dostoïevski, Proust, Sophocle, Racine, Céline, Fante, Stendhal, Cervantès, tous les géants dont je n’ai cessé de parler dans ce blog. Tous ceux dont je relis les citations, comme on retourne voir un coach. Et plus je lis, plus je crève de lire. Et plus je meurs d’envie de lire les romans d’aujourd’hui, ceux qui me feraient voir le monde, les gens et les idées sous un angle universellement nouveau, moins je trouve à satisfaire cette soif. Ce que je veux, c’est vivre en suivant des doigts la texture enchanteresse du tissu que le monde fait avec les mots. Et, je l’ai assez dit, je rêve de dévorer un roman sur Madagascar  et sur l’interférence actuelle entre les Malgaches, les Anglais, les Français, et le reste du monde. Je rêve de lire les pièces que Shakespeare écrirait aujourd’hui sur l’Afrique ou la Chine. J’aimerais entendre les rimes que Villon cisèlerait à propos des idéaux gluants dont les vendeurs de sommeil productif déguisent l’inaltérable loi du plus fort, et je voudrais lire quelques phrases un peu poétiques sur des drames aussi épiques qu’inaperçus de nous pour l’instant. Je rêve d’un roman contemporain que je voudrais relire aussitôt refermé. Je suppose que sans accueillir les bruits du monde, ce livre n’arriverait jamais jusqu’à moi. Ils existent, je le sais, ils n’attendent que le point final de mon propre livre. Depuis le premier jour, je rêve que soient immortalisés la santé morale, le courage, l’inventivité, l’éloquence, la folie des personnes que mes différents emplois alimentaires me permettent de connaître et d’aimer, Wallah.

Recommencer à lire les journaux était l’idée du siècle, bien que périlleuse. La colère inspire, les faits divers aussi. Mais j’avais oublié à quel point scruter le monde tel que la presse nous le présente donne envie d’abandonner le salariat à son sort moribond, pour partir à l’aventure et rencontrer des humains, et voir ce que nous apporterait un Demain libre de nos peurs héritées de l’École. Mais cette envie-là, de cette aventure-là, ne survit jamais à la tenace lubie qui me prend à peu près toutes les heures, de rester dans l’aventure, périlleuse, elle aussi, de prendre la Littérature au sérieux. L’échec, le renoncement, l’inachèvement ne sont jamais loin, même si, aujourd’hui, je n’en fais plus des épouvantails impensés.

Je suis en train d’écrire le 43ème chapitre de S, et mon plan en prévoit 54. Mon compteur affiche 139 190 mots sur 421 pages. En appliquant le ratio entre les chapitres terminés et le reste à faire, le fichier final pèsera peu ou prou 526 pages. Récemment j’ai compris que ces 526 pages seront réécrites suivant des critères inédits (pour moi) de perfection, avant d’être réduites à 200, au plus.

Après deux ans, rien n’a changé. Le feu têtu, comme avant, crépite au gré des difficultés qui vont et s’effacent aussi normalement que des figurants payés à l’heure. J’apprends à contenter le lecteur, j’emploie les règles et les outils qui ont réussi à Molière ou à Jonathan Nolan, j’ai eu du temps pour cela, sans parler, évidemment, de la bienveillance de tout mon entourage professionnel, sans laquelle aucune ligne ne pourrait être écrite. Mais je tiens aussi à me plaire, et je prendrai sur mes vacances, mes week-ends et mes aubes pour y parvenir.

À bientôt.

 

à bientôt

J’ai le souffle coupé le matin lorsque, une fois l’ordinateur allumé, le café prêt à boire, je m’installe à ce bureau que j’occupe depuis maintenant cent vingt-cinq jours. Je n’en demandais pas tant. Mais j’ai dû prier souvent pour l’avoir, et, voilà, je l’ai obtenu : le temps, à nouveau, d’écrire vraiment. Après m’être éjectée d’un strapontin tuant de petit-chef surmené, j’avais découvert trois entreprises en sept mois. Ce fut profitable. Ce n’était pas vraiment prévu mais c’était si violent de changer d’atmosphère, si violemment instructif, addictif, tant de personnages différents de moi, offerts, tant de facondes à enregistrer sur le vif, tant de nouveaux amis, tant de notes à prendre, tant d’idées de fictions, de scènes et, surtout, mon Dieu, tant de réponses aux questions posées par mon roman en cours, que mon envie de faire carrière dans l’intérim s’était précisée.

Mais l’Entreprise m’est tombée dessus. Celle que je n’espérais plus trouver. Celle qui, pour résumer, me permet d’écrire à nouveau le matin entre cinq heures et sept heures trente et le soir entre dix-sept heures trente et vingt heures. Celle qui m’offre l’essentiel : la disponibilité d’esprit. Celle dont les employés sont humains, très humains. FN, MC, SP ne m’inspireront probablement pas de romans. AG, c’est différent, mais comme les autres elle me permettra de terminer celui que j’ai en cours. Sans le savoir parfois, en se contentant d’être ce qu’ils sont, doux, tolérants, d’humeur égale et solidaire, ils sont un peu les gardiens de ma flamme.

S2

Les vraies questions se posent inévitablement, bienvenues mais affolantes. Viendrai à bout de la dernière et meilleure version de S ? En serai-je satisfaite ? D’ici là, parviendrai-je à gérer sans crever les exigences de la vie créatrice qui enflent à vue d’œil et qui font passer le travail alimentaire, aussi peu accaparant soit-il, pour un tourment douloureusement invasif ?

Ce qui est inespéré, c’est que la réponse peut venir en quelques mois d’acharnement tranquille. C’est pour cela que, durant ces mois-là, je n’écrirai plus ici. La dernière publication sous mon vrai nom sera, pour longtemps, la suite et la fin de mon essai sur Dans le Leurre du Seuil de Yves Bonnefoy, que je suis en train d’écrire pour comprendre, approfondir et sublimer mon désir d’un roman vibrant comme un rêve impossible. Dans le même temps, je plongerai donc dans la création pure. Il y a quelques chances que je publie au fil des jours des notes de travail, des impressions, des hurlements d’espoir sur un blog éphémère, anonyme. Vous me trouverez peut-être dans un coin de ce qui reste de la blogosphère littéraire. Peut-être ne me reconnaîtrez-vous pas. Si vous me reconnaissez, soyez discret, par égard pour mon livre en cours. Car le besoin est là d’une part de tenir le journal de bord de ma progression vers le point final et, d’autre part, de disparaître.

Alors à bientôt.

Le nom-Blog

Sur Saint-John d’Orange de Basile Szymanski

I want a hero : an uncommon want,
When every year and month sends forth a new one
Lord Byron

Et c’est encore une fois que je n’aurai pas eu la présence d’esprit de me pénétrer du fait de la présence des choses ! J’aurais pu la dévisager pour toujours et l’écouter pour jamais et prendre sa formule sur le vif ! Au lieu de cela, j’ai pensé, à quoi ? à tout ! Et c’est passé.
Jules Laforgue

La définition de la seconde (la seconde est la durée de 9 92 631 77 périodes de la radiation correspondant à la transition entre deux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133) est plus longue que la seconde.
Nathalie Quintane

À Johanna L.

PLEIN-SOLEIL--4-

Maintenant, voilà : Basile Szymanski possède aussi un talent d’auto-éditeur et, s’il pouvait me pardonner cette indélicatesse, à moi qui ne le connais de nulle part, et à moins que l’Éditeur de ses rêves ne le reçoive à bras ouverts, j’aimerais le voir, à l’avenir, publier ses livres lui-même par le biais d’un site d’impression à la demande, pourquoi ? Parce que cela reviendrait, sans tendre un euro, sans abandonner le moindre de ses droits d’auteur, à produire le manuscrit prêt-à-clicher qu’il a su fournir aux éditions l’Harmattan selon les instructions jointes à un contrat dont on connaît les alinéas stupéfiants. Alinéas sur lesquels je ne me répandrai pas, mais qui font que son premier livre souffre vraisemblablement, aujourd’hui en tout cas, de la mauvaise réputation de la maison qui possède le fonds d’édition le plus important de France. Cette réputation fait que, même si les jeunes auteurs de l’Harmattan bénéficiaient des services d’un attaché de presse agressif, ce qui n’a pas l’air d’être le cas, les journalistes littéraires s’interdiraient malgré tout d’écrire sur leurs livres.

Après, pour ceux d’entre les (bons) écrivains de cette écurie qui ont la fibre commerciale, il reste la possibilité de démarcher les chroniqueurs amateurs dépourvus de préjugé, soit que préjuger ne soit pas dans les mœurs de ceux-ci, soit qu’ils ignorent tout du monde de l’édition. Mais Saint-John d’Orange semble avoir été écrit pour convenir en priorité à son auteur, pour combler une certaine fringale spécifique de beauté particulière, comme tout bon livre d’ailleurs. Et s’il a plu à ce jeune écrivain de signer un texte sans concession aux normes exigées par le blogueur litt’ moyen, ce dernier, généralement cramponné aux conventions du roman traditionnel, prendra, pour sa part, la liberté de ne pas écrire un seul paragraphe sur Saint-John d’Orange. D’où black out sur Szymanski. Je systématise honteusement, je parle sans savoir : je sais. Mais bref, je fais partie des chroniqueurs sollicités par l’auteur-musicien et, contrairement à ce qui se produit d’ordinaire, je me suis trouvée en présence d’un texte irréprochable, sans coquilles ni fautes, bien plus propre que certains produits des maisons d’édition les plus respectées. Et mieux que cela, mieux que les centaines de gâte-papiers élevés à bout de bras jusqu’au nirvana de la bonne presse par les commerciaux que l’Harmattan se refuse à embaucher, Basile Szymanski sait écrire, divertir, séduire son lectorat-cible. Il s’inscrit dans une tradition. Il a trouvé un style et le sujet dont il traite de façon originale est un sujet qui touche. N’y allons pas par quatre chemins : sa tribu d’élection n’est pas la mienne mais j’ai bien aimé son livre.

Gérard Rancinan

Gérard Rancinan

Si dans ce livre la structure déconcerte, si le sujet n’est pas conçu pour être cerné d’emblée, c’est parce que, un peu comme pour les publications des éditions Quidam, Cheyne, ou Armourier, dans Saint-John d’Orange le style justement prime sur le sujet, et il s’agit plus précisément d’un style ludique, jamais loin, donc, d’une certaine poésie contemporaine, celle que montrent par exemple le-terrier.net, T.A.P.I.N, remue.net, sitaudis.fr, et j’en oublie.

Ça, j’en oublie.

Le Petit prince sous champi : c’est le sous-titre accolé tendrement par Sylvain Fesson à SJDO. Comme si Szymanski avait monté son récit en ingérant, ou pour accompagner l’ingestion par son lectorat de divers substances hallucinogènes. C’est impossible à trancher, mais le texte que j’ai reçu n’est effectivement pas loin d’avoir produit sur moi un certain effet psychotrope : souvent, au détour d’une métaphore, j’ai senti mes synapses déraper, j’ai kiffé, j’ai ri. Cependant, étant largement revenue de ce type de voyages textuels, aussi délassants soit-ils, les aimant toujours bien, je l’avoue, mais ayant trop de questions granitiques à creuser, quelques édifices en construction, je me serais abstenue d’écrire cette note si je n’avais pas décelé dans cette écriture ludique l’affirmation d’un absolu et, partant, d’un désespoir, d’un pan de réalité, d’une furtive présence. Après les confessions d’un narrateur aussi malicieux, sensible et désabusé que vain, j’ai découvert avec soulagement la figure du Saint qui donne son nom au livre. Szymanski concède un pitch sur Parlhot.com : les trajectoires inversées des deux personnages, le Saint/le Je, se croisent à un moment et il n’y a, effectivement, pas grand-chose de plus à raconter, sauf à déflorer non pas l’intrigue, mais le dispositif installé par l’auteur jusqu’au Canto qui commence par « Je crois qu’il est temps d’admettre que… ». Et qui nous récompense, disais-je, par un effet de présence agréable qui nous mène jusqu’au dernier mot de l’épilogue.

Il faut souhaiter à Saint-John d’Orange de rencontrer ses lecteurs-type, facétieux ou mélancoliques, assoiffés de paragraphes qui les déroutent, les déradent, les dérident. Je les vois d’ici : irréligieux, cultivés. Certains ont fait le tour des questions levées par les sciences humaines, ne serait-ce que pour obtenir leurs Unités de Valeurs en arrachant la moyenne à leurs partiels. Certains sont de furieux autodidactes, ils ont exploré les cent divisions de la classification Dewey. Certains sont snobs, ils aiment la sensation de ne pas tout comprendre à ce qu’ils lisent. Certains ont vu tous les films et n’achètent pas les livres pour y repérer, vas-y, des personnages, des intrigues, des décors. La plupart reposent avec rage les romans qui osent commencer par : Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris etc. Non, ils n’ont pas grand-chose à taper d’être menés par le bout de la péripétie vers quelque dénouement compréhensible que ce soit.

La plupart, même sans avoir lu Laforgue, Joyce, Ionesco ou Tarkos versent des larmes de chevrotine fondue à la pensée des centaines de milliers de lecteurs qui ont acheté, lu, aimé le « roman » dont l’incipit est  : Elle est américaine, étudiante en troisième année à l’université de Berkeley. Le premier livre de Basile Szymanski s’adresse à ces lecteurs-là, il commence au futur et ne fait pas n’importe quoi de la liberté formelle dont il s’empare. Il amarre son style – j’y viens, regarde – à des socles esthétiques réels, pour ne pas dire ostentatoires, et réellement esthétiques. Ces socles sont imbriqués, si je puis me permettre, avec talent. On pourrait les appeler Dolce vita, Fin de siècle, Post-modernisme.

Pour la dolce Vita, cela saute aux yeux, cela compose on va dire la captatio benevolentiae du livre avec, notamment, ce double-sens très réussi, très jeunesse dorée injecté sur le verbe « fondre » dans le tronçon de phrase que je voudrais avoir déposé à la SACD : la nuit romaine qui fondra comme un sorbet sur le fantôme du Colisée. D’autres allusions à Fellini embellissent le texte, tant dans le choix d’une structure sibylline à première vue que dans les annotations qui renvoient au culte de l’intelligence pure, à l’aristocratie, ou du moins à cet idéal de désœuvrement, de futilité, de « vie inimitable » qui séduisent toujours. Nous voyageons donc entre Fitzgerald, Sagan, Sofia Coppola et Easton Ellis.

Boris Pelcer

Boris Pelcer

Et l’on ne peut craindre d’avoir à aucun moment glissé dans la sentine où prospèrent Von Ziegesar, Pille, Sperling et consorts, parce que chez Szymanski, l’esprit Fin de siècle écrête chaque phrase au burin de l’humour, de la dérision, de la distanciation à tout prix, voire de la démystification grasse. En revanche, premier livre oblige, que sais-je, cette utilisation stylistique de la trivialité frôle si souvent la facilité qu’elle troue des fois le placo par mégarde, comme dans tels dialogues jeunistes ou surtout tel zeugme qui, à mon sens, rate bien bien la dernière marche et nous donne, à nous aussi, envie de pleurer des larmes de spectateur, d’esthète et de crocodile. Meilleur dans la parodie et en particulier dans l’application des lieux communs de la mystique universelle, l’auteur sait accommoder un ton impeccablement sentencieux avec de proverbiales énormités, dans un éclat de rire hérité du Lord Byron de Don Juan. Il est encore plus plaisant de reconnaître sans arrêt, sans lassitude, le goût de Huysmans, de Schwob ou de Lorrain pour l’accumulation, la juxtaposition burlesque ou finaude d’éléments hétéroclites.

Dave Pollot

Dave Pollot

L’exigence formelle est toujours là cependant, dominant la fatigue décadentiste. Car si le nouvel auteur fin de siècle a lu tous les (ou lu trop de) livres, son esprit exulte, n’est pas triste, et sa chair ne l’est pas davantage, d’après ce qu’il en dit, du moins. Après le modernisme tyrannique des trente glorieuses, qui alla jusqu’à interdire le figuratif à ses grand-oncles, il s’autorise à imiter les choses du monde. Lui aussi rejette les formes vieilles, mais n’a pour autant pas l’ambition d’en inventer de nouvelles. Ce n’est pas qu’il se fiche des formes, jamais de la vie, ni qu’il manque de courage, c’est qu’il faudrait voir à créer une forme nouvelle à partir de ce qu’est devenu le monde. Ce serait une forme bâtie sur de l’incertitude et du chaos, de l’hyper-information, de l’hyper-technologie et de la consommation de masse. Ce serait du post-modernisme.

Les pionniers de la désillusion techno-scientifique ont eu la réjouissante ambition de convoquer ce monde dans sa totalité, de faire entrer de l’azote, de l’oxygène, de l’argon, du Néon, de l’Hélium, de la vapeur d’eau, du dioxyde de carbone, des gaz polluants et des particules dans leurs pages. Ils ont installé du jeu entre les disciplines, les époques, les genres, les marques et les enseignes dans un esprit de système. Ils ont installé du jeu entre les différents systèmes qu’ils ont su agencer comme des Titans, et ainsi de suite, jusqu’au génie si tu peux. Le grand DeLillo a ainsi mixé les arts visuels, les mathématiques et l’Histoire contemporaine dans l’ensemble de son œuvre. Rushdie a tressé ensemble le Mahabharata, Bollywood et Disney-Land dans La Terre sous ses pieds. En France, il a fallu parler de littérature-monde tellement ce fut comme une tornade de réalité dans nos bibliothèques avec Houellebecq, Ravalec et Dantec, dont les cadets sont les écrivains cybernautes. L’électricité, le tennis, les jeux-vidéo et le glamour mettent le feu au New-York de Ludovic Bablon. Le glamour bouge aussi dans le Saint-John d’Orange de Szymanski, amalgamé à la science fiction, à l’Antiquité et à la Californie. Et chez ces deux-là, comme dans une grande partie de la poésie contemporaine, le jeu s’impose comme le fondement esthétique principal. Le paralogisme règne en maître, la mauvaise foi dégomme, l’esprit de sérieux est l’ennemi. Alors qu’elle se traduit par un imparable arrosage d’obus sans discernement chez Pierlyce Arbaud, cette terreur sacrée du sérieux se présente chez Basile Szymanski comme une sorte de déficience générationnelle, je ne savais ni où, ni quoi regarder : je n’avais jamais appris. Cela pourrait confiner à la posture, surtout lorsque l’auteur évoque ces Grandes Actions dont on se rendait incapable par le fait même de les avoir trop laissés nous fasciner. Mais le garçon utilise à bon escient une faculté réelle d’invention : Moi qui souhaitais tant savoir de quelle couleur on m’avait enduit, qui donne à la dérision le dernier mot et qui fait que le livre n’aborde jamais aucune grande question autrement que pour de rire : dandysme, distance, élégance.

Roland Delcol

Roland Delcol

C’est dans les entrelacs de ces réseaux désolés, pour adapter l’expression de T.S. Eliot, qu’est branchée la belle allégorie sur le désamour dont je ne dirai rien, car il s’agit des meilleurs passages de son livre. Cela pourrait être le cœur du sujet. Je veux parler de l’expression d’une souffrance aussi vieille que le premier baiser glacial, terrifiant d’hypocrisie, entre les premiers amoureux du monde. Le propos de SJDO est donc d’une banalité sans recours, mais aussi d’une nécessité antédiluvienne. Cela fait (toujours aussi) mal. On souffre. Vraiment. Toujours. Autant. S’il est vrai que peu d’écrivains sont capables de ne pas écrire lorsque cette douleur a fondu sur eux, il n’est pas donné à tous, surtout pas aux jeunes, de saisir que cette souffrance est d’une nature foncièrement spirituelle.

Or, dans les pages à tonalité religieuse (symboles chrétiens, idolâtrie contemporaine etc.) Saint-John Orange apparaît vite comme l’alter ego fantasmé du narrateur, son idéal surnaturel, comme si la souffrance amoureuse forçait notre héros mastroiannien à chercher la transcendance. Ni hypersensible ni futile, Saint-John n’a pas perdu le sens de l’unité de l’être, comme cela est suggéré dans le Canto 16 intitulé Saint-John et les forteresses disjointes de l’enfance. Ce qui le place en marge de son époque. Mais, précoce, réfléchi, puissant, le saint homme présente un défaut, cependant : s’il condamne les addictions en tous genres, il est tenaillé, lui-même, par la Libido Sciendi, considérant les questions comme une drogue, et l’intellect comme absolu indépassable. Ce qui laisse bien entendu en friche les autres besoins de l’âme, le besoin de lien, notamment aux autres hommes, au moment présent, à soi-même, à la divinité dont il est, par définition, l’image. L’absence de ces liens conduit à des conduites addictives et c’est bien ce «Je n’arrive pas à exister dans le monde, je suis coincé à l’intérieur de moi-même depuis toujours, aidez-moi, je vous en prie» qui fait que Saint-John, finalement, n’est d’aucune aide au narrateur.

Laurence Demaison

Laurence Demaison

En attendant que l’amour revienne ou que la souffrance passe, le rire est complice, le tourment perceptible, et si toute cette histoire était pure fiction, ce serait tout de même sacrément bien trouvé, comme dans le Canto 11, « l’Otage » qui  juxtapose quatre niveaux de narration de façon sérieusement rigolote, c’est-à-dire, si l’on veut mon avis, irrésistible. L’hilarité côtoie la tristesse jusqu’à la chute, où il est question de la peur de se fracasser au moment de se jeter à (une) eau si lisse qu’elle semble dure. Il y a du Benjamin Biolay dans cette description pathétique de la solitude de l’homme sans Dieu qu’une femme a quitté, et un aspect catchy dans la composition de ce livre fragile, présenté comme un album de seize morceaux, seize tracks, seize chants, sedici Canti.

Alain Fraboni

Alain Fraboni

Saint-John d’Orange est donc une œuvre pour sa génération, fait d’inachèvement, de dandysme et de ludisme. Il n’a pas été écrit pour me plaire. Il y parvient néanmoins ; j’y ai réappris ce que l’on gagne à ciseler des images – même si je doute de pouvoir un jour égaler le talent de pop-artiste de Basile, dont l’univers est sensible comme une charleston à 140 BPM, comme une culotte bleue, comme des flocons de soleil, comme les gouttes mauves du soleil, comme un vacarme de drapeaux narcissiques et de sandwichs décimés (je cite, bien entendu, et j’applaudis.)

L’art d’écrire précède la pensée, disait Alain. Pour faire fructifier un talent indéniable, il reste au joli coup de plume de Szymanski, en plus d’un devoir à chercher, un surplus de réalité rugueuse à étreindre. Mais notre écrivain songe-t-il, entre deux projets musicaux, à des récits de plus grande envergure ? Lui qui n’a pas vingt-sept ans, lorsqu’il aura pris le temps d’une expérience durable dans le maëlstrom de quelques-unes des notions qu’il jette en l’air, dans la fournaise de quelques-uns des savoirs que son premier livre utilise, inter-connecte et survole, lorsqu’il aura vécu ou pensé de quoi le désemparer plus fortement qu’une déveine amoureuse authentique, trouvera-t-il le courage d’en faire une œuvre selon mon cœur, un livre ambitieux, innervé, inspiré, achevé ?

Ancrera-t-il plutôt sa pensée de façon assumée, obstinée donc, dans la post-modernité qui se rit/joue/sert des cultures et des formats comme elle se rit/joue/sert de tout ? Du sentiment le plus intime, de l’émotion la plus commune au plus sublime des préceptes, du plus universel des théorèmes aux aveux les plus discrets, continuera-t-il de planer sur quatre mille ans d’histoire en rhizome et d’anticiper jusqu’à des 5 octobre 2456 par-dessus des banquises en Californie, avec la bravade pinkaprout en prime, et la politesse du dégoût de la loi du plus fort, le tout sur seulement cinquante pages et quelques, histoire de voir l’effet que cela fait, alors qu’on en voudrait du rab, mec t’es sérieux ?

Jean Shin

Jean Shin

Madagascar – Fictions à venir

Mais quelle histoire passionnante. Quelle étrange tourbière, cette matière de Madagascar, aussi merveilleuse que la matière de Bretagne, de Bombay, de Soba, de Buenos Aires ou d’Aracataca. De cette qualité d’histoire sont nés tant de livres puissants – Lancelot de Chrétien de Troyes, Monnè, outrages et défis d’Ahmadou Kourouma, les Enfants de minuit de Salman Rushdie, Cent ans de solitude de García Márquez, l’Ange des ténèbres d’Ernesto Sábato – que pour lire de grands romans sur Madagascar et les Malgaches du monde, il ne nous reste qu’à patienter ou, avec un peu de courage, à œuvrer.

Rien ne manque. Des arbres énormes aux confins de l’imaginaire et qui rognent un ciel bleu électrique. La mousson, les maisons de terre cuite, les villes mélangées à des rizières, les provinces, les canyons et les collines. Avec des enfants qui travaillent, une odeur de manioc brûlé dans les cheveux, de la morve sèche au nez, des pères qui boivent. Rihanna et Glenn Medeiros dans un transistor posé aux pieds du zébu familial. Des fruits mangés verts et des hannetons qui vous restent à vie entre les doigts. Des fleuves de riz blanc, des épanchements de bœuf en sauces, du gras, de la couenne et du piment, des samosas, des nems et des crudités-mayonnaise dans les plats ovales des riches, des antennes paraboles-satellites sur leurs toits, des voitures tout-terrains, des sauf-conduits et puis des personnages. De sacrés bons personnages. Des patriotes ambitieux, rendus mabouls, Dieu sait par quelles démangeaisons, de Ranavalona Ière, fière et sanguinaire, à l’arrogant dictateur superstitieux et charismatique Ravalomanana, en passant par Ratsiraka, l’équilibriste cinglé, tonitruant, humoriste, vieil amiral homicide. Des pantins aussi, de sacrés petits cons, des bouffons sans intérêt, des complots et des martyrs, des colons, des explorateurs, un évadé de Sibérie d’origine polonaise, une reine exilée, des indigènes blafards, serviteurs zélés du néo-colonisateur, des lobbies, des manipulateurs et Jules Ferry dans le rôle du colonialiste persévérant avec du sang sur les mains.

Un peuple impossible à diviser, méprisant les incitations à la guerre civile parce que, jusqu’à l’inconcevable, adorant l’harmonie. Des musiciens de père en fils, des polyphonistes à l’oreille, une guitare dans chaque maison. Des fronts baissés devant Dieu. Des soumissions instinctives aux figures de l’autorité, les yeux fichés sur la vie éternelle ou les doigts plongés dans du cannabis séché. On dit que ce peuple descend des Vazimbas, êtres de petite taille mystérieux, méchants, bénéfiques et solidaires, qui auraient débarqué du fond de l’Austronésie entre le deuxième millénaire avant Jésus-Christ et le septième siècle de notre ère. On dit que l’esprit de ces créatures s’est enraciné si loin dans l’humus des terres intérieures et des côtes qu’il enveloppe l’âme de chaque arrivant et sa descendance jusqu’à la fin des temps, à commencer par les Indonésiens du huitième siècle. Vaincu par la supériorité technique des nouveaux locataires asiatiques, arabes, bantous, ces elfes indescriptibles auraient légué à chacun cette langue, ces coutumes, ces recettes, ces valeurs, ainsi que ces gênes qui nous unissent aujourd’hui encore, et les réfractaires aux mélanges auraient fui les persécutions génocidaires en se retranchant dans les forêts. Contre la loi du plus fort, l’âme vazimba aurait triomphé, confédéré le pays, pour que perdure à jamais ce je ne sais quoi de végétal, de vermeil et de bordélique, d’incorrigiblement amical, d’agréablement informe, entouré de fantômes, perclus de tabous, perdu pour la logique classique, un peuple aimant la paix, acceptant la douleur, artiste par essence, aimant la famille d’un amour fanatique, recherchant l’amitié en soi, étendant ce fanatisme à tout ce qui parle malgache, et qui répond aux belles définitions jungiennes de l’Âme.

Après quoi, ils pouvaient agir à leur guise, les Malgaches esclavagistes au teint clair, les roitelets, les pions gonflés d’orgueil, les comptoirs coloniaux, les groupes industriels. Les aspirants farouches  à la nationalité française que les dédains répétés de la Métropole ont poussés au suicide ou transformés en nationalistes éloquents. Les zones franches. Les exploitations minières, les singes savants, les maquisards. Et les intrigues. Passez-moi l’expression : les putains d’intrigues. Les scènes de ouf imaginés par des bêtes de scénaristes. Parmi les politiciens, les menteurs assassins, les innocents massacrés, les résistants fusillés pour l’exemple. Parmi les violations des Droits de l’Homme, les deux petites lignes consensuelles dans les livres d’Histoire et les faits verrouillés dans des archives que des Normaliens français, humanistes, sel de la terre, partagent en secret ; d’autres faits pris sur le vif cybernétique qui dépassent régulièrement les seuils ordinaires de tolérance à l’injustice. Des fratries entières enrôlées de force pour la mise en valeur de la colonie. Des bataillons de soldats envoyés mourir aux guerres européennes. Les survivants, donnant le spectacle de jeunes vieillards brisés, alcooliques et dépolitisés, transmettant leur résignation, leur matérialisme usé à leurs fils. Les trente glorieuses de De Gaulle suçant, pompant, vidant sans vergogne les richesses et les sueurs de Madagascar jusqu’à ce qu’il soit possible, et souhaitable sur le plan économique, de décréter une indépendance pour la forme. Une première vague d’exils sous Tsiranana, l’émigration d’indigènes refusant de vivre loin des Blancs, fiers de la clarté de leur peau, de leurs privilèges et de leurs cheveux lisses, emportant au-delà des mers leurs compétences, leur nationalité française, réduisant leur malgachitude à un parfait bilinguisme, à des réunions de familles chantantes, à des cultes communautaires et à des fêtes gasy, faisant le reste de la semaine des travailleurs exemplaires. Le regroupement familial. Le courage de partir à zéro.

Au pays, une révolution populaire en 1972, des rêves de véritable indépendance avec l’appui de la Russie soviétique, la malgachisation de l’éducation. L’échec. La misère et la passion des arts martiaux. L’installation à demeure de la gabegie. De l’émigration à nouveau pour fuir la cherté de la vie, les pénuries d’essence, les magasins vides. De la corruption, du tourisme sexuel, de la pédophilie. De quoi mourir de malnutrition ou de tristesse. Ratsiraka imitant Sassou Nguesso, orchestrant les trafics de pierres précieuses, et les routes détruites pour saper la concurrence, les monopoles d’importation, le népotisme le plus honteux, les experts et les intermédiaires occultes, la francophonie comptant ses ouailles, postant ses militaires, pilotant ses fonctionnaires, prenant bien garde à ses miches, veillant aux statistiques. Et les scientifiques de la malgachitude auto-proclamés, nomenclaturant les espèces vivantes ou les ethnies, ou les castes, créant des étages et des tiroirs qui ne correspondent à aucune division réelle. Par ces scientifiques, pantins des ministères, la formation de dizaines d’écrivains francophones rébarbatifs, grandiloquents, subventionnés, qui ne cherchent à enchanter personne, ou qui n’y parviennent pas.

Après l’avènement d’Internet, en pleine mondialisation, un coup d’état populaire, massivement acclamé, des grèves suivies massivement, paralysant le pays, des experts empêchés de gonfler les résultats d’un second tour électoral qui n’aura de ce fait jamais lieu. L’expulsion des agents de l’influence française, le musèlement d’une opposition sans assise populaire, fébrile et qui n’a de cesse qu’elle n’ait trouvé un porte-drapeau vraisemblable. Le soutien de la diaspora au dictateur légitime malgré la désinformation permanente sur RFI, AFP, le Monde et Libération concernant son action, sa popularité sur l’Île ou le cours des élections. Le triomphe du fait religieux, la dévotion d’État, à côté de la moralisation de l’économie, des points de croissance, des félicitations du FMI, la corruption d’État, la dérive autoritaire et la paranoïa criminelle de ce chef aussi harcelé qu’un leader africain au tout début des indépendances. Sept ans après son élection, un deuxième coup d’état fomenté par l’Hexagone, si l’on se permet d’en croire les révélations de Ratsiraka l’incroyable, pour rétablir une influence étrangère qui se réclame de quelques lettres de Louis XIV signées en 1643, puis d’une convention franco-anglaise signée en 1890, puis de deux ou trois massacres. Pistolet chargé sur la tempe des Généraux, foule rémunérée pour une révolution orange, conduite au carnage par un stupide imitateur de Ravalomanana, un bébé-despote sans carrure qui rendra à son rival les pires monnaies de ses pièces autocrates, sans accomplir le dixième de ses réalisations, les détruisant au contraire. Cinq ans de crise pour briser la fierté nationale à coup de balles réelles tirées sur les manifestants et faire passer à l’État malgache le goût de choisir ses partenaires lui-même. Des élections préparées par les acteurs mêmes du coup d’état. Une centaine de stations de radio et de chaînes de télévision fermées, des opposants maintenus en exil ou en prison, Ravalomanana empêché de rentrer au pays, craint comme un magicien par l’ambassadeur de France. De nombreux électeurs empêchés de voter, se plaignant de ce scandale en vain sur leurs blogs, par courriel, au téléphone. L’adoubement à la présidence de l’ancien ministre des finances de la criminelle Haute Autorité de la Transition. Un scrutin déclaré libre, transparent et crédible. Des plaintes pour fraude massive. Une fois les résultats du second tour prononcés, le retour de l’aide et des investissements internationaux, l’assurance pour la France de garder la main-mise sur le pétrole des Îles éparses, sur l’uranium prospecté, sur les marchés qui n’échapperont plus à Total, à Veolia, Bouygues, Bolloré. Des cris dans le désert diplomatique et masse-médiatique. L’indignation du parti des Verts en France, de la presse anglo-saxonne sur Internet, indignation aussi pieuse et vaine que la juste colère de la presse française contre les abus de Big Brother, d’Al Assad ou de Poutine. Ainsi va le monde, qui se réjouit du retour de Madagascar à la constitutionnalité et partage le soulagement des Malgaches réputés pour leur aptitude à la résilience, épuisés, indifférents à l’amertume des expatriés donneurs de leçons.

Et mon enfance. Le souvenir des âges où, née sous Ratsiraka, je ne m’imaginais pas capable de comprendre la langue française, encore moins de l’écrire. Et mes parents, Roméo et Juliette fusionnels, dont les familles sont si proches et si différentes à la fois, l’élite de l’administration coloniale habituée à son quota de lait, de jambon et de miel, mariée au nationalisme ascétique d’une famille d’universitaires et d’austères pasteurs protestants. Et ce choc intime, l’humiliation du premier jour d’école en terre françafriquienne, inhospitalière, la langue française apprise en trois mois pour surmonter des complexes d’infériorité, et l’écriture pour espérer trouver un jour la moitié d’une raison d’aimer vivre, de fermer la blessure narcissique de l’enfant grandie sans routines, sans références, sans conversation et sans la moindre conscience ni estime de son individualité, mal préparée de ce fait à rencontrer sans souffrir les impétueux aliens, les petits esprits capables de se suffire à eux-mêmes, petits cœurs jardinés avec assiduité par des parents rieurs, consommateurs aux besoins élémentaires, secondaires et tertiaires satisfaits, les arrogants, les irrésistibles et conformistes petites et petits Vazaha.

Et cette Histoire qui n’en finit pas de s’écrire à deux mains. Par des Anglais spirituellement nourriciers, libéraux séducteurs et fouteurs de boxon dans le mince empire français, Anglo-saxons bien-aimés des Malgaches protestants, alliés viscéraux des Merina, n’ayant que la logique de marché et un sinistre brevetage de la faune et de la flore en tête, attendant leur heure, l’air de rien, ayant encouragé pour cela l’éducation supérieure des indigènes comme ils le firent en Inde, ayant peut-être fait de l’Inde la puissance qu’elle est aujourd’hui. Ayant encouragé dans les années 1800 la construction des écoles, l’abolition de l’esclavage, l’écriture de la langue malgache, la formation d’une élite réelle, techniquement au point. Histoire écrite en parallèle par des Français occultant l’épisode anglais et ses apports, diabolisant le libre-échange, voulant ignorer jusqu’au ridicule la profonde nostalgie que la Grande-Bretagne a laissée dans l’inconscient collectif tananarivien lorsque Cecil, marquis de Salisbury, a lâché Madagascar pour Zanzibar. Des Français toujours en retard de quelques points de puissance, avides de matières premières gratuites et de grandeur francophone à peu de frais, et choisissant, dans leur visée de domination rapide, d’appuyer les intérêts des Betsimisaraka, des Sakalava, des Betsileo, au prétexte que ces derniers ne possèdent pas la perversité mentale des Merinas, faisant le choix de l’analphabétisme relatif, des manipulations de l’opinion aux limites des pratiques belges au Rwanda, tant il est doux de se sentir de naissance au-dessus d’une population de nègres orientaux, pour reprendre l’expression de François Léry.

Comme si, arrivés en France, les Malgaches ne s’étaient pas montrés, depuis toujours, particulièrement brillants. Avec des nuances pittoresques dans les degrés d’assimilation, ils ont vite fait d’offrir à l’ancienne Métropole une main d’œuvre parfois très qualifiée, parfois terriblement créative, toujours méritante. Certains, après avoir développé des complexes ataviques de supériorité à Mada’, noblesse andriana oblige, découvrent à Paris la condition d’aide-soignants sur-exploités, de brancardiers au SMIC ou de livreurs clandestins pour Chronopost. Privés de domestiques, ils luttent en appartement contre le temps, la poussière et le désordre qu’une caste inférieure combattait jusque-là au pays pour leur compte. Ils observent le stress assumé par leurs collègues occidentaux et, selon l’expression sacrée, s’adaptent avant de disparaître avec talent dans la citoyenneté française, les centres d’intérêts des Français, la politique à deux pôles, le sport, les actualités internationales, le Rap, le Rock et la Techno, et le Ragga Dancehall, et les vacances à quatre chiffres d’euros, et les régimes amaigrissants, et l’esprit critique en roue libre, et l’anti-impérialisme américain, et le rejet du cinéma français, et le racisme, et l’anti-racisme, et toutes les bizarreries typiquement françaises. Certains se méfient, ignorent et méprisent les Gasy croisés par hasard dans les endroits publics comme si l’Occident n’était plus assez grand pour absorber davantage d’Acculturés de l’ancienne Grande Île de France. Comme si une régression par contamination jusqu’aux marécages de la brousse népotique était possible. D’autres, comme suite à leurs lectures, à leurs études, à leurs rencontres ou par héritage nourrissent d’incorrigibles, de pénibles sentiments anti-français mais excluent de vivre ailleurs qu’en France, comme Gallieni avait exclu de prospérer autrement que par l’exploitation de Madagascar et la répression des indépendantistes malgaches, mais aussi parce que l’emportent les liens d’amitié, la belle aventure des couples mixtes, l’obsession de la tolérance et de l’équité rencontrée chez tant de Français, les rets de la littérature, les consolations de Césaire, de Céline, de Diderot, de Gide, Sartre et Weil, et de Breton, et les beautés de la langue de Rabelais ou de Racine, et parce qu’un pacifisme atavique a toujours protégé les membres de la Diaspora cultivée contre tout commencement de manichéisme intégriste. La galerie de portraits est infinie. Sans lien de causalité, avec le temps, de jeunes adultes multiculturels aux patronymes à rallonge se terminant par y ou par a, ne parlant pas un mot de malgache, écrivent l’anglais sur les réseaux sociaux, téléchargent des séries télévisées en anglais sans sous-titres, lancent des projets d’envergure, encadrent des équipes impressionnantes, font toutes leurs preuves avant de vouloir vivre à Londres, à New-York, à Hong-Kong ou à Montréal. Leurs ancêtres avaient quitté les archipels indonésiens, leurs parents avaient quitté Madagascar, ils quitteront la France, ils sont déjà partis, à l’instar de D’Gary, de Nogabe Randriaharimalala, de Theo Rakotovao, de Njava, ils s’ouvrent à un avenir imprévisible, ailleurs, en Chine, en Amérique Latine, que sais-je, là où des bras se tendent pour accueillir leurs compétences et bénéficier de leur amour du risque et, à force de développement personnel importé des USA, de l’estime qu’ils ont acquis d’eux-mêmes.

A Madagascar en revanche, du moins pour quelque temps encore, on achoppera sur lui. Sur cet excès d’âme. Sur ce trésor de peurs ancestrales, de trop hautes idées de soi privées de l’auto-acceptation qui protège l’ego des blessures. Il est toujours aussi sage à Madagascar de taire la vérité lorsqu’elle doit provoquer conflits, ruptures et mises au point. On évitera de s’affirmer contre la famille, les autorités, la hiérarchie. Il est toujours possible et souhaitable de fléchir un partenaire au mépris du Droit, en lui parlant comme à un frère, comme il est permis de forcer la main de ce frère, de ce cousin rétif, de cette belle-fille de quarante ans au nom des liens du sang, des services rendus ou du droit d’aînesse. Sur cette île, la franchise blesse. La discipline assèche. La systémacité rebute. La clarté tue. Le mot ponctualité n’a pas sa traduction. Mora mora : pour emprunter l’adage des Africains du continent, l’Europe possède les montres, les Malgaches ont le temps. L’opinion des autres est d’or, la réputation est parole d’évangile. Albert Memmi fait remonter cet état d’esprit à l’époque coloniale où les adultes conditionnaient les enfants à avancer dans l’existence aussi loin que permis par le colon, aussi loin que les voisins avaient le droit d’aller, mais à ne jamais oser davantage, à ne jamais trop réclamer l’équité, la justice ou l’exactitude, la menace de représailles aussi cruelles qu’imprévisibles étant réelle. L’envie n’en était que plus poignante d’en imposer aux mêmes voisins malgré tout, par la recherche de la distinction à peu de frais, par la complexe scientificité des discours ou, simplement, par l’usage de la langue française. Pour peu qu’il y ait des Vazah pour arbitrer les mérites et entretenir l’émulation, le destin du colonisé devenait alors l’équivalent d’un parcours scolaire sans fin, une compétition avec ses compatriotes. Mais dès que le Blanc avait tourné le dos, qu’il se désintéressait du groupe dominé, ou dès la fin de la journée de travail, le colonisé abandonnait avec un soupir d’aise la discipline, la motivation qui le caractérisaient jusqu’alors. D’exécutant hors pair, il se laissait aller au désordre, à l’alcoolisme, à la paresse et à la seule chose qui existait vraiment pour lui : au lien sacré, nutritif et protecteur qui l’attachait à sa famille, à sa communauté. Il ne pouvait s’aimer lui-même en dehors de l’approbation du Blanc. D’aucuns disent que la décolonisation effective justement exige de renoncer à tout cet ensemble de mentalité floue, chaleureuse, ondulante. Or plus de quarante ans après les indépendances, les mêmes attaches affectives en dépit des droits individuels, le même sentiment de devoir noyer son droit à l’auto-détermination dans le bain vaporeux de la même immense famille, les mêmes heures de palabres, y compris sur Internet, et le même contrôle social par la réputation, semblent suffire aux Malgaches pour se sentir vivre. Et de tenir ainsi à distance une réalité occidentale admirée en surface, mais finalement dédaignée, trop aseptisée. Dans cette réalité efficiente les chiffres ont le dernier mot, rien dans le quotidien n’est laissé au hasard, à l’improvisation, à l’inspiration du moment ; on n’y récolte rébarbativement que ce que l’on a semé. Dans ce monde fonctionnel les Blancs mangeurs de cœur humain se démènent jour et nuit sans solidarité ni but, obéissant à  l’obligation existentialiste de faire et en faisant se faire et n’être rien que ce qu’on fait, un peu comme des domestiques, des mpiasa ou des andevo.

Selon quelques partisans, à côté de ses erreurs et de ses crimes, Ravalomanana aurait tenté la décolonisation psychologique de Madagascar en incitant son peuple à s’aimer lui-même, à travailler dur, d’abord pour lui-même, sans faux-semblants, à produire lui-même ses produits de consommation, en tenant les yeux fixés sur des objectifs ultra-libéraux qu’il a accepté de viser, en refusant au niveau individuel les traditionnelles et innombrables entorses au Droit Commercial. La Haute Autorité de la Transition aurait travaillé, entre 2009 et 2014 à briser tout cela. Des incompétents notoires ont pris la place, à tous les échelons de l’administration, de fonctionnaires qui avaient fait leurs preuves. Sous Rajoelina, la corruption, l’inconséquence et la pire insécurité ont repris leurs droits, ainsi qu’un sentiment national d’indignité et d’impuissance. Cette entreprise de démolition aura été soutenue jusqu’au bout par l’administration de Sarkozy qui, en supprimant la cellule africaine de l’Élysée, puis en accueillant fastueusement le petit putschiste, a mené une gestion décomplexée  de la Françafrique. François Hollande et Laurent Fabius se sont empressés, eux, de désavouer le prince des mafiosi malgaches et d’afficher une distance appréciable avec l’Île rouge. Mais l’élection de Rajaonarimampianina coïncide avec l’invitation ou le retour de de Guéant, de Mitterrand (Jean-Christophe), de Scarbonchi. Est-ce la renaissance de ces réseaux et de ces pratiques occultes initiés par De Gaulle, destinées en premier lieu à empêcher la démocratie réelle de faire dériver les anciennes colonies hors du pré-carré africain de la France ? Espérons que non. Espérons surtout que le peuple malgache n’en vivra pas moins content, selon sa conception à lui du bonheur.

Si Albert Memmi se trompe, si les spécialistes du fait colonial et de la Françafrique ont tort en ce qui concerne Madagascar, alors il faut que ça soit de l’or. Ce que les Gasy de l’Île ont l’air de préférer à ce que les étrangers souhaitent pour eux, il faut que ça soit quelque chose d’irremplaçable. Je donne ici ma version actuelle de l’Histoire de ce pays magnifique. Mais le monde étant la jungle immorale qu’il a toujours été, il n’y a jamais lieu de juger les cultures, même paternalistes, même dominantes,  même en danger, il n’y a pas lieu d’être normatif. Ce qui mérite d’être saisi, accepté, décrit, sublimé, c’est ce qui est, c’est ce qui se produit dans nos vies. Être malgache, en-dehors des arrière-pensées (géo)politiques, j’aimerais que l’on arrive maintenant à dire ce que cela veut dire, en particulier pour une personne de ma génération, de la façon la plus féconde possible : par des fictions de qualité. Entre les robots technolâtres annoncés par Georges Bernanos, les caricatures de POV, de Ramafa ou de Ranarivelo et le sourire impénétrable du Malagasy inapproché jusqu’à présent par aucun écrivain francophone au monde – hormis par le surdoué Jean-Joseph Rabearivelo – il y a de quoi enrichir la littérature mondiale. Quel défi stimulant et, en cas de réussite, quelle combustion de beautés certaines attendent le lecteur, immédiatement grisantes, consolantes, sans notes de bas de page, sans recours au curriculum vitae de l’écrivant pour palier l’ennui produit par des textes qui puent la Coopération et les Affaires Étrangères. Une beauté directe, aussi impertinente qu’une observation de Proust, littérature née d’une lutte singulière, dans les règles de l’art, contre la bien-pensance, les concepts et les clichés. Beaucoup de travail en perspective, beaucoup de plaisir pour que fleurissent ces vérités romanesques qui donneraient illico sur de l’invisible en avant, oh, mère.

Ampanarivona2

Village d’Ampanarinivoana – Janvier 2014 – ©Nitou

Je dédie cette note à mon père.

Un véritable auteur – « Sauf les fleurs » de Nicolas Clément

© Cécile La Gravière

Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes : des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit : sans véritable auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voyage. Mais pas des livres qui s’incrustent dans la pensée et qui disent le deuil noir de toute vie, le lieu commun de toute pensée. Marguerite Duras – Écrire

…et nos paroles seront vraies, quelque étranges et inattendues qu’elles soient, et chacun saura tout, selon la suite des temps. Eschyle – Les Suppliantes

Ce qui le rendait violent, surtout, c’était de voir chez lui quelqu’un de la famille plongé dans un livre ou un journal. Il n’avait pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. Compter, il savait. Annie ErnauxLa Place

Je m’en vais maintenant tout effacer sauf les fleurs. Samuel Beckett – Têtes Mortes

SaufLesFleurs

Le billet que vous vous apprêtez à lire dévoile des aspects importants de l’intrigue.

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Je dédie ce texte à Cécile La Gravière qui m’a fait découvrir, il y a cinq ans, le Bleu du Ciel.

Catadioptrique

(Contre la critique) « Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance. Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. »
Rainer-Maria RILKE, Lettres à un jeune poète, Éditions Grasset, 1937, page 35.

(Pour Hugo) «Treize Egaux marquent « les cent degrés du génie ». Ce sont Homère, Job, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, Juvénal, Tacite, Jean de Patmos, Paul de Tarse (…), Dante, Rabelais, Cervantès, Shakespeare. Hugo en fait treize portraits éblouissants, et voici comment il les fait. Il se met entre deux glaces. Il voit treize Victor Hugo, et il les désigne du doigt sous les noms Shakespeare, Cervantès, Rabelais, etc. »
Albert THIBAUDET, Physiologie de la critique, La Nouvelle Revue Critique, 1930, page 133.

(Avec Proust) « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. »
Marcel PROUST, Contre Sainte-Beuve, Éditions Gallimard, 1993, page 297

(Pour un nouveau roman) « Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons, – brouille le pivotement des toits rongés, – disperse les limites des foyers, – éclipse les croisées. –  »
Arthur RIMBAUD, « Nocturne vulgaire » in Illuminations, Éditions Gallimard, 1984, page 179

Ranaivoarivony, Soudoplatoff, Yvon

© Anne-Sophie Soudoplatoff - http://www.annesofilms.com/

© Anne-Sophie Soudoplatoff – http://www.annesofilms.com/

Je l’ai dit ce matin, en entretien d’embauche : « Les grands livres m’ont marquée à jamais. Il m’est impossible d’envisager l’écriture autrement que comme un dialogue aussi exigeant que vital avec des écrits qui ont demandé du temps à leurs auteurs, beaucoup de temps, de courage et d’oubli de soi et des marottes contemporaines jusqu’à écrire à mon tour et publier moi-même des textes qui ne répondent qu’à mes attentes, et aux attentes de ceux qui, s’ils existent, partagent mon degré d’exigence. »

Aujourd’hui je sais qu’ils existent, ces cœurs intraitables, parfois tout près de moi, parfois plus insus.

Le Stupéfiant ne m’appartient plus. Il a trouvé ses lecteurs, ses traducteurs en images, en musique, en souffles de voix, en toute confidentialité.

Et je peux à présent mourir, c’est-à-dire vivre, c’est-à-dire écrire (c’est-à-dire écrire.)


Cécile La Gravière, la poésie même

« Le style pour l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. »

Marcel Proust

Ont du talent ceux qui décident un jour de prendre au sérieux leurs égarements de bambin, leurs marottes enfantines, infructueuses, répétitives, cette agitation dont le spectacle contracte les visages responsables, cette paresse qui n’en est pas une, ces temps d’arrêt qui ne riment à rien. Respecter l’invisible, partir d’une observation obstinément nigaude, d’un moment d’inactivité louche pour donner forme à un songe : perdre son temps, jouir d’un espace mental inviolable, cadeau d’un adulte cultivé ou effet d’un isolement subi, ou héritage de la violence arbitraire, de l’absence prolongée d’attention, cela mène au sérieux de l’artiste. Ce que j’écris est banal : ont du talent ceux dont on a reçu, à plus d’une reprise, les premiers barbouillages entêtés comme autant d’œuvres d’art, sans cruauté, sans impatience, mais sans condescendance non plus.

Elle rêve, dit-elle, d’avoir un appareil photo greffé au fond de l’œil. Parfois j’ai l’impression que c’est par souci de ceux qui l’accompagnent. Comme beaucoup de véritables artistes, elle refuse d’oublier qu’elle est au monde. Son besoin de beauté, de forme, de création est tyrannique, mais si vous la fréquentez, que ce soit dans Paris, dans un parc de Puteaux, au cours d’une fête, elle sera là pour vous, présente à vos confidences, active à vos débats puis, juste au moment de quitter l’endroit, elle vous demandera la permission de ralentir le départ pour, vite fait, prendre une photo. Elle prendra très peu de temps pour choisir l’angle de prise de vue. Très souvent, elle continue de prendre part à la conversation en cours. Par politesse, vous l’interrogez sur son appareil, mais vous voyez bien qu’il ne s’agit pas d’un appareil de compétition et puis elle préfère tellement revenir à vos moutons : les retrouvailles entre amis de cœur et d’esprit sont rares. Des jours plus tard vous découvrez pour la première fois, sur sa galerie flickr, ce que vous aviez cru voir avec elle, et vous vous souvenez que, oui, vous aimez Proust.

Reflet

raisins

Chaises

Elle est la poésie même. Sans calcul. Lorsque j’ai fait sa connaissance, je venais de quitter Djibouti, une ville désertique qu’elle aurait très bien su peindre et que j’abandonnais sans regret, avide de décors et de situations de France, ignorant les souffrances qui, par contraste, m’attendaient. Tout l’hiver 1989-1990, entre Le Vésinet et Chatou que nous traversions tous les jours à vélo, elle me fit escompter les premières fleurs, les nommant avant qu’elles ne parussent, me parlant de sa passion pour les chevaux, les coquillages et peut-être, déjà, les livres de Colette. Ma vocation d’écrivain seule n’aurait pas suffi à me faire supporter ces mois de pénitence adolescente, entre le froid, le rythme infernal de notre emploi du temps, l’exil et le sentiment d’une irréductible infériorité, s’il n’y avait pas eu Cécile pour m’annoncer les crocus, les glycines, les fleurs de marronniers roses et blanches, les lilas de mon tout premier printemps. Pour me faire découvrir la beauté des formes et des couleurs d’un monde sans retouche, sans effets d’objectif.

Muguet

Que dire encore. Je lisais sans discrimination ni plaisir tous les romans faciles que je trouvais en bibliothèque jusqu’à ce qu’elle m’invitât, sans tact, à arrêter cela, pour m’initier au plaisir ardu et sûr des classiques en livres de poche, à Zola, à Balzac, à Maupassant, aux peintres impressionnistes et sa Maman, je ne l’oublierai jamais, m’introduisit peu après à La Recherche du temps perdu et, de ce fait, pour chaque jour de ma vie, à la littérature, la seule vie vraiment vécue. On l’aura compris, par héritage et par simple goût, sans l’avoir recherché, sans jamais le revendiquer bien au contraire, Cécile possède ce qu’on appelle un bagage culturel au-dessus de la moyenne générale mais si une telle richesse d’être m’a aidée à vivre, il ne s’agit au fond que d’une respiration spontanée qu’elle me reprochera à coup sûr d’évoquer de cette façon. Qu’elle me pardonne cette impétuosité – une fois de plus ; la vérité est qu’elle me reste une énigme. Si chacun lui connaît un trait de dessin infaillible, une sensibilité native consolidés par une formation supérieure d’enseignement artistique, nul ne sait, elle moins que personne, de quel geyser immatériel lui viennent ses fulgurances d’auteur, ses dialogues troublants, ces poèmes et ceux à venir dont je me promets de faire un beau livre, un grand livre. Je ne dirai pas ce qui, en dehors de sa douceur naturelle et de l’impressionnante force de caractère qu’elle présente au premier abord, je garderai pour moi, évidemment, ce qui m’attache à elle, à ses proches depuis plus de vingt-trois ans. Je venais simplement vous parler de l’être qui me proposa, de façon impérieuse, totalement imprévue, conquérante, poussée par un attachement viscéral au texte et à son destin, plusieurs possibilités de couverture pour Le Stupéfiant, roman dont elle a compris les principales intentions, à l’évidence. J’en ai retenu une.

J’ai le plaisir de vous annoncer qu’elle vient d’accepter de créer la couverture de la version numérique de ce premier roman qui aura mobilisé bien des talents.

Crédits photos : © Cécile La Gravière

(Ce texte a été mis en ligne une première fois sur mon blog Mediapart.)

Erbarme dich

Bergman-UneLecondAmour

Vous savez qu’en règle générale répondre un grand Oui à l’aveugle fessier de l’univers est suffisant pour aller de réussite matérielle en plaisirs profitables. Ce sont les gens, dites-vous, qui donnent du sens aux choses et vous allez dans le sens de consentir à tout, y compris aux deuils à venir, car vous avez rejoint la légion du Oui. On vous a conduit à croire, vous aussi, que votre bonheur dépendra du regard positif que vous porterez sur les événements, et vous voyez bien que la vie vous donne raison. Votre force est visible et vérifiable et vous aimez cela, que ceux qui devraient peut-être vous apporter du secours croient maintenant pouvoir compter sur vous. Vous savez qu’un sourire de mariée cernée de photographes amateurs mène plus loin, apporte de meilleurs résultats que des grimaces de contemplatif solitaire. Vous savez qu’il ne bougera pas de son trou, le rêveur scotché, colérique et pseudo-lucide que l’inguérissable gueule écrasée, sanguinolente de ce monde n’en finit pas de consterner. Vous êtes pragmatique et c’est une bonne chose.

Avec un sourire d’avance, vous affrontez l’indifférent cordial qui s’impose à vos pauses, lamine vos silences, dégrade vos pensées en pataugeant avec vous sur des terrains d’entente. C’est un de vos talents. Avec une hâblerie subtile vous sapez l’élan du collaborateur adhésif qui s’invite au centre de vos sous-chemises en papier recyclé carton couché pour voir avec vous la merde que vous auriez conçue sur tel numéro d’ordre. Oui, on revient vers vous et vous faites un sourire parce que c’est une bonne chose. On vient effectuer une dernière passe soi-disant sur tel code client, enfoncer votre nez sur ce ticket d’incident, sur ce chiffre étonnant, pas bon, cet incident qualité histoire de, dans le doute et oui, c’est une bonne chose. Ne pas devenir insultant, demeurer pédagogue jusqu’à ce que lumière et justice soient faites et sourire, c’est une qualité qui vous occasionne de vraies allégresses. Cela suffirait presque à votre envie d’un supplément d’être. D’autres bien-être de ce type vous font accepter tant d’ennuis collatéraux, tant de tâches lassantes, tant de loisirs problématiques et de dialogues abrutissants que, non, vous ne trouvez pas de raison de lever les yeux au ciel.

Au point où vous êtes rendu vous croyez que le doute conduit ses victimes à s’effondrer. L’esprit divisé fait selon vous des calculs mauvais (des rencontres mauvaises) qui l’invitent au découragement qui conduit au désespoir. Mieux vaut ne pas penser au pire. C’est ce que vous croyez parce que votre fanatisme de l’acceptation consiste à ignorer l’existence et le travail du temps. Et le temps vous apportera pourtant, quelle que soit la dimension de votre sourire à ce moment-là, des regrets et des accusations. Les unes seront foudroyantes, les autres légitimes.

Qu’avez-vous fait de vous. Détestez-vous à ce point les lois écrites dans les plis de votre cœur. Vous êtes indifférent à vous-même, adhésif aux autres. N’ayant plus de vie intérieure vous laissez votre père, votre mère, vos contacts, vos livres et vos chanteurs médiocres empoisonner votre esprit pourtant affamé de vérité, de silence, et capable d’intuitions de génie que vous écrasez avec le cul de votre verre à moitié plein. Vous prenez plaisir à vous mettre vous-même le nez dans des merdes insignifiantes et corrosives et vous ne voyez pas que vous n’avez jamais vraiment essayé de rester fidèle à ce qui vous tire vers le haut. Ce que la maladie, la solitude, l’amour non partagé, la haute musique ou l’ombre ciselée d’un arbuste avant midi ont pu tour à tour, répétitivement, vous inspirer comme but personnel, vous avez su vous persuader d’y renoncer, ou de compter sur le hasard pour l’accomplir à votre place. Vous ne croyez plus en vous. Et parce que pour vous il n’est de Dieu que le super-héros antique que des gens déséquilibrés ont essayé par des moyens diaboliques d’imposer à votre famille, vous refusez de prier. Vous n’essayez plus de réussir l’impossible auquel tout votre être aspire et vous dites que c’est une bonne chose. Et puis vous regardez les grands hommes et les femmes extraordinaires. Leur vie réellement créatrice a commencé par une montée spirituelle, par un moment de verticalité pure, après qu’ils se sont jetés à terre, brisés, humiliés et tranquilles devant ce que vous portez, vous aussi, dans les plis de votre cœur : une force invisible douée de Parole. Quelque chose de plus grand que la réussite et de plus infini que le bonheur humain, et dont la Beauté dans la nature et dans les Arts nous laisse à peine entrevoir quelques aspects tronqués. Maintenant voilà où vous en êtes : de chacun de ces créateurs, vous qui auriez tant à Faire, vous êtes jaloux.

Agenda

Je voudrais mettre un point final à ma lecture du quatrième recueil des Poèmes de Yves Bonnefoy. La rédaction des deux dernières parties de cet essai me porterait plus au cœur du métier. Comme si Dans le Leurre du Seuil attendait que j’aie vécu l’écume et le fond de ces dernières années pour me souffler l’essentiel.

Je voudrais mettre en mots le bonheur de relire le premier roman de Nicolas Clément. Pour augmenter la joie, graver la joie de savoir qu’un nouveau livre aura soin du besoin de beauté concurrente qui talonne les écrivains relecteurs que nous sommes, condamnés le reste du temps à peser la voix des Morts.

Je voudrais écrire quelques mots sur les élections qui viennent d’avoir lieu à Madagascar.

Avant de me briser les dents et de saigner du nez sur une troisième version de S je voudrais tenir ces promesses faites à moi-même. Lorsque j’aurai fait ces trois choses et fourbi quelques armes supplémentaires de conteuse, je disparaîtrai momentanément de la Toile. Aujourd’hui mon roman tient debout, en deux jets charpente et chair se sont emboitées de science sûre. Il manque au livre le plus important, le souffle, qui est toujours au-dessus de nos forces, qui est affaire d’absolu.