Quatre ans de crise à Madagascar – Choses lues

La grandeur passée de la France est venue surtout de son rayonnement spirituel et de l’aptitude qu’elle semblait posséder à ouvrir des routes au genre humain. Peut-être peut-elle retrouver quelque chose de cela, même avant d’avoir récupéré aucune puissance. Simone Weil

Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle. Evangile de Matthieu, 25.46

La formule a jailli, salutaire, apaisant nos cœurs. Il fut impossible de ne pas exulter. « L’époque de ce que l’on appelait ‘la Françafrique’ est révolue. » Ainsi venait de parler François Hollande, élu contre Nicolas Sarkozy. Ensuite, comme à chaque nouveau mandat présidentiel, il est apparu qu’il ne s’était agi que de bonnes paroles, aussi bonnes que celles de Nicolas Sarkozy, de Jacques Chirac, de François Mitterrand et de Valéry-Giscard-d’Estaing avant lui. C’est ainsi que, tous les sept ou cinq ans, les plus hautes instances de l’État français reconnaissent, dénoncent, condamnent et renouvellent la Françafrique. Depuis les Indépendances les aveux surgissent comme par réflexe, un peu avant ou bien juste après le défilé du 14 juillet, pour que la joie des élections soit complète. Or, la Françafrique, bête sanguinaire amblyope et tenace, en apparence invincible, profite de ces actes de décès pour renaître, parfois sans changer ses hommes, d’autres fois en proposant aux médias des têtes d’anges au sang neuf, dont la mission principale est de faire semblant d’enlever ce greffon tumoral de la Cinquième République.

Nul ne s’en émeut sinon les rêveurs dont je suis, à qui la promesse avait été jetée, comme un os en polystyrène à des caniches. Chez les francophones, en dehors des milieux africains, de la gauche de la Gauche française, en dehors des fiches de l’Honnête Homme lambda, la Françafrique sonne comme un arrangement administratif relatif à la coopération entre des missions diplomatiques, ou comme toute autre chose qu’elle n’est pas. Et en ce qui concerne Madagascar, de dîners en pauses-café, j’assiste à l’entrecroisement de trois fables têtues autour des malheurs de mon pays d’origine, découvrant ainsi jusqu’à quels angles morts de la conscience française la notion de réseaux occultes, sans parler de l’activité de ces réseaux à Madagascar, est refoulée. Premièrement, Madagascar, ayant eu 50 ans pour se redresser, démontrerait, au moment où j’écris ces lignes, son incapacité à le faire. Deuxièmement Madagascar, possédant absolument tout ce qui lui est nécessaire pour être prospère, et ne connaissant pourtant que la misère et les turpitudes, ne devrait incriminer que les démons qui lui sont endémiques. Enfin, la Françafrique serait un mythe : la France n’aurait plus aucun intérêt sur cette île aussi libre qu’un Japon, mis à part de bons souvenirs communs, l’affabilité de ses habitants, la beauté de ses filles, de ses plantes et de ses bestiaux. Or, pour les théoriciens de la Françafrique, ce sont précisément les intérêts économiques de la France à Madagascar, comprenant les plans de trésorerie et les parts de marché du groupe Accor, d’Air France, d’Air Liquide et d’Apave, d’Aventis et de BNP Paribas, de Bolloré et de Bull SAS, de Caille, de Colas, du Crédit Lyonnais et de Florame, et du Groupe Bourbon, et du groupe Delmas, et de Lafarge, d’Orange, de Pierre Fabre Medicament et de Safran, de Sagem et de Schneider Electrics SAS, de Sicor, de la Société Générale et de Socotec, de Sodexo Amecaa SAS et de Sogea, de Technisem, de Total, de Vinci, etc., qui dépendent étroitement de la francophilie de l’exécutif malgache. Pour les dénonciateurs des réseaux occultes à Madagascar, ce sont justement ses richesses,  son potentiel et son marché, voire la qualité de sa main d’oeuvre qui empêchent ce pays pacifique, courageux, éperdu de spiritualité et d’une patience surnaturelle, de prospérer en toute indépendance.

Allons. Allons. Les États, direz-vous, négocient les meilleurs prix pour leurs ressources et en défendent, si besoin, l’accès aux étrangers : ils font valoir, en un mot, leur souveraineté. Rien n’est plus vrai. Et s’il ne fallait tirer, avant d’abandonner tout espoir, qu’une conclusion de l’aventure postcoloniale, ce serait celle-ci : la colonisation n’a jamais pris fin. Toute détermination de Madagascar comme de toute ancienne colonie de disposer de ses propres richesses a été brisée, noyée dans le sang par barbouzes interposés. Et ces boucheries se perpétuent en-dehors de nos télévisions, à l’ombre du silence qui protège la liste, qu’aucun écolier d’Europe n’a jamais été tenu de connaître, des dirigeants d’Afrique assassinés depuis 1963 pour avoir voulu négocier les meilleurs prix pour les ressources de leur pays. Sylvanus Olympio et Thomas Sankara sont connus. Richard Ratsimandrava lui-même est dans le souvenir des  Malgaches. Mais qui connaît, combien gardent en tête la litanie intégrale ?

John-Aguiyi Ironsi, Abdirachid-Ali Shermake, Abeid-Amani Karumé, François-Ngarta Tombalbaye, Murtala-Ramat Mohammed, Marien Ngouabi, Teferi Bante, Anouar el-Sadate, William-Richard Tolbert, Ahmed Abdallah, Samuel-Kanyon Doe, Mohammed Boudiaf, Melchior Ndadayé, Cyprien Ntaryamira, Juvénal Habyarimana et Ibrahim Barré-Maïnassara sont morts pour n’avoir pas voulu se laisser corrompre et brader les ressources africaines aux anciens colons.

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On ne saurait prétendre démêler le vrai du faux lorsque l’on vit à Paris et que les familles à Madagascar brandissent l’épouvantail d’une insécurité cauchemardesque, déconseillant à quiconque de prendre l’avion pour les  rejoindre. Réduit à naviguer sur l’Internet, si l’on s’éloigne des scenarii fabriqués par les journaux ou par les universitaires français, et que l’on parcourt les témoignages publiés par les journalistes et les internautes malgaches eux-mêmes, on est plongé sans retour dans un chaudron de faits choquants, de réalités brutales et d’énumérations désespérantes. Cela dure depuis quatre ans. Et depuis quatre ans les grands médias hexagonaux, anxieux de montrer par ailleurs les bâtiments broyés et les grumeaux du sang versé par les armes lourdes russes en Syrie, ces médias ignorent les dizaines et dizaines de témoignages de Malgaches épuisés par la colère et l’impuissance, la peur et la faim. Malgré mille dénonciations concordantes, sauf à diffuser les images d’un massacre imputé à Ravalomanana, les détails d’une misère exotique coupée de tout contexte, ou une fascination de midinette pour le beau, jeune et « étrange » Andry Rajoelina, aucun grand journal français ne dépêche ses reporters, ni ne relève les actes d’accusation republiés de blogs en blogs, de forums en forums.

Les analyses en ligne coïncident pourtant et les rares voix opposées interdisent la contradiction des commentaires, peut-être parce que ces commentaires s’obstinent, partout où ils sont admis, à développer le même point de vue : les troubles orchestrés depuis 2009 auraient pour but de châtier, une fois pour toutes, la velléité de Marc Ravalomanana, dernier président malgache élu, de sortir Madagascar du pré carré français.

Richard Ravalomanana

Photo credit MARCO LONGARI/AFP/Getty Images

Anglo-saxon de culture, de religion protestante, homme d’affaires inspiré des pratiques suédoises et danoises, Marc Ravalomanana est réputé avoir rapproché son pays des réalités du développement économique. Ses résultats sont scandés sur Internet : croissance à deux chiffres,  lutte contre la corruption, construction d’infrastructures, accueil de gros investisseurs, assainissement des administrations, des impôts, des douanes. Après quarante ans de corruption institutionnalisée, le secteur formel profite du plus libéral des slogans : miasa, miasa tsara, miasa mafy (travailler, bien travailler, travailler dur). Admirable légende. Résultats magnifiés qui ne masquent ni une dérive autocratique accablante ni une pauvreté dont la persistance saute aux yeux même des sympathisants. En bref, et pour citer Nicolas Sarkozy, « il y a beaucoup de choses à dire sur Marc Ravalomanana. »

« Fervent catholique, » homme d’affaires spécialisé dans la communication, Andry Rajoelina met ses pas, à partir de 2007, dans les pas du businessman dont il a contemplé puis soutenu l’ascension. De 25 ans son cadet, issu de la même ethnie que lui, à la tête, comme lui, d’une entreprise florissante, devenu comme lui maire d’Antananarivo, rival mimétique et dangereux au point de subir des traitements de faveur en matière de harcèlement et de censure, Rajoelina rassemble en 2009, comme son adversaire l’avait fait en 2002, une foule de mécontents contre le régime en place. Un mécontentement exacerbé par l’arrogance et les pratiques antidémocratiques de « Dada » (Papa en malgache), sans parler des abus du PDG suprême, dont le jeune loup dresse la liste, avant de lancer, le 29 janvier, une manifestation qui tourne à l’émeute et au pillage des avoirs du despote.

Le laitier, comme l’appellent aujourd’hui certains internautes, déchoit le DJ fonceur de ses fonctions de maire. Après avoir décrété une grève générale, (aussi courte et peu suivie que la grève lancée en 2002 par Ravalomanana fut massive entraînant la reconnaissance internationale du leadership du patron de Tiko Madagasikara,) Rajoelina rassemble des manifestants qu’il envoie marcher vers le Palais présidentiel. Avec ou sans sommation, des balles réelles atteignent la foule, faisant près de 30 morts et plus de 200 blessés. Cette tuerie rappelle la fusillade de Iavoloha qui avait sonné le glas, en 1991, du troisième mandat de Didier Ratsiraka. Sous le coup d’un ordre d’arrestation, Rajoelina trouve refuge à l’Ambassade de France. En signe d’apaisement ou par calcul, Marc Ravalomanana remet ses pouvoirs à l’armée. Mauvais calcul : une partie de la grande muette au moins est acquise à Rajoelina. Il s’agit du Corps des personnels et des services administratifs et techniques (CAPSAT). Les fonctions de président de la République et de Premier ministre sont momentanément confiées à un directoire. Le 17 mars 2009, ce directoire remet les pleins pouvoirs à Rajoelina. Lequel se proclame aussitôt Président de la Haute Autorité de la Transition (HAT).

Ravalomanana prend la route de l’exil comme Ratsiraka en 2002. Si le premier avait trouvé refuge en France, Ravalomanana opte pour l’Afrique du Sud. Accusé du massacre du 7 février à la suite d’un procès par contumace, il est condamné à une peine de travaux forcés à perpétuité.

« Les crises se suivent et se ressemblent à Madagascar », lit-on sur le site de la diplomatie française. Si j’écris ce billet, c’est en partie parce-que cette conclusion aussi hâtive qu’un touriste pressé de retrouver les infrastructures de son hôtel all-inclusive est la conclusion qui me semble prévaloir en France, encourageant l’indifférence de l’internaute intoxiqué aux buzz. Or, au vu des éléments que l’on peut recouper sur Internet, les parallélismes croisés, si faciles à établir, entre Ratsiraka, Rajoelina, et Ravalomanana ne supportent pas l’examen des faits.

Quatre ans de terreur, de misère, de violence, tels que Madagascar n’en a plus connues depuis Ratsiraka succèdent à l’ère Ravalomanana. Sous le régime de la Transition, les voix discordantes sont muselées non par la seule censure des médias, ni par l’intimidation, mais par l’arrestation et la torture des opposants et de leurs familles. Comme aux plus belles heures de la colonisation française, les Protestants sont harcelés, arrêtés, suppliciés. Une insécurité pestilentielle démoralise la population. Fait nouveau, sauf erreur de ma part, les agents de l’État nommés par Rajoelina font preuve d’une incompétence inouïe.

En novembre 2010, le colonel Charles Andrianasoavina, déçu du régime de la HAT, organise une révolte armée. La mutinerie est matée sans difficulté. Le colonel Charles est emprisonné. Les partisans de Ravalomanana, de leur côté font preuve de non-violence. Ils manifestent tous les jours devant les supermarchés Magro, emblématiques de l’empire industriel de Ravalomanana. Le 16 septembre 2011, des accords sont signés à Maputo entre Rajoelina, Ravalomanana et l’ancien président malgache Albert Zafy. Cette feuille de route confirme Rajoelina à la présidence de la Transition. Elle demande le retour sans condition de Ravalomanana. Elle demande à la HAT de cesser de prendre des engagements commerciaux au nom du pays. Elle exige l’élaboration d’une loi d’amnistie qui permette aux exilés et aux prisionniers politiques de revenir sur la scène publique. Elle demande la réouverture des 80 stations de radio et de télévision fermés par la HAT. En un mot, elle impose des compromis aussi contestés que nécessaires à la sortie de crise et seuls susceptibles de mener le peuple malgache vers des élections crédibles, neutres et indépendantes.

Ceux qui persistent à manifester contre la HAT sont dispersés à coups de gaz lacrymogènes, pendant qu’un mot d’ordre s’applique à briser toute forme de résistance : la police tire à balles réelles. Elle ne fait plus régner l’ordre. Au contraire, elle encourage le banditisme et s’en enrichit, sans jamais manquer d’armes ni de munitions. En décembre 2011 l’armée française  dépêche des hommes à Madagascar : pourquoi diable ? Certainement pas pour dissiper l’impression, pour le petit peuple, de vivre l’enfer sur terre. Les cambriolages et les agressions crapuleuses se multiplient.

Au vu de cette situation, la communauté internationale maintient la suspension de ses aides. De son côté,  la France prend la signature de la feuille de route pour un adoubement : Nicolas Sarkozy reçoit le putschiste à l’Elysée comme s’il s’agissait d’un chef d’Etat. Se prévalant, lui aussi de la feuille de route, Ravalomanana, moins timoré finalement qu’un Ratsiraka, décide de revenir au pays. Il est empêché une première fois. Une seconde fois, alors que ses partisans  viennent l’accueillir, un NOTAM émis par Andry Rajoelina signifie à son avion de faire demi-tour. C’est ainsi, entre autres dispositifs trop longs à détailler, que Rajoelina continue de saboter les tentatives africaines de conciliation. Dans ce statu quo fait de médiations sans issue, la débâcle économique s’aggrave. L’Etat mafieux prospère. Les aides continuent à manquer cruellement, y compris à une France pressée  que les élections aient eu lieu, et peu importent dans quelles conditions, du moment que Ravalomanana ne soit pas candidat.

En novembre 2012, le colonel Charles Andrianasoavina, l’instigateur de la mutinerie ratée de 2010 livre aux médias des aveux stupéfiants. Hospitalisé à la Réunion, se disant harcelé, menacé par la Transition, il révèle les dessous de ce qu’il appelle un coup d’État. Il livre des noms et retranscrit les réunions préparatoires au massacre du 7 février 2009. La décision aurait été prise à l’unanimité de « verser du sang (…) à titre de sacrifice pour la réussite du coup. » Il mentionne l’impact de balles sur le portail du palais présidentiel prouvant que les tirs ne venaient pas uniquement de la Garde Présidentielle. Il révèle que le directoire militaire avait remis le pouvoir à Rajoelina sous la menace des armes. Ces aveux font le tour de la Toile mais, à ce jour, à ma connaissance, aucun site d’information français ne les relaie, ne les questionne. Aucun journal français ne mentionne le nom même du repenti. Il est inexistant même pour la version française de Wikipédia.

En décembre 2012, la SADC convainc Ravalomanana de retirer sa candidature aux présidentielles. Rajoelina se retire à son tour, à la demande, dit-on, de Laurent Fabius. Les bailleurs de fonds s’en félicitent, mais conditionnent la reprise des aides à l’application intégrale de la feuille de route. Cela semble trop demander. Tandis que le DJ tarde à accorder à l’épouse de Ravalomanana le droit de revenir au chevet de sa mère, la France exprime sa phobie du laitier par la voix de son nouvel ambassadeur, François Goldblatt : « Nous maintenons que le retour de Marc Ravalomanana avant les élections présente un risque. » Quel risque y a-t-il à laisser rentrer chez lui un personnage condamné aux travaux forcés à perpétuité ? Dont les anciens amis semblent se détourner un par un ? Que craint-on, sinon une possible explosion de popularité pour l’ancien dictateur qui multiplie les appels à la non-violence après avoir présenté des excuses pour ses dérives ?

Plus expérimenté que Goldblatt, sachant que l’opinion malgache exècre l’ingérence française et la dénonce sous toutes ses formes, Laurent Fabius affirme qu’il appartient à la SADC de décider de la date de retour de Ravalomanana. Dans le même temps Claude Morel, actuel ambassadeur des Seychelles en Afrique du Sud, est dépêché au bureau de liaison de ladite SADC qui s’établit à Antananarivo pour une durée de six mois. En raison des relations fusionnelles entre la France et les Seychelles, le parti de Ravalomanana dénonce  une forme d’entrisme. De fait, la SADC a vite fait de décréter que la levée des sanctions contre Madagascar n’est pas conditionnée au retour de Ravalomanana. Elle contredit ainsi la feuille de route, et s’oppose à l’Union Africaine.

Dans le même temps Christine Ranazamahasoa, ministre de la justice de la HAT, à la fois juge et partie, est chargée d’examiner les dossiers d’amnistie, ce qui n’augure pas, loin de là, le retour des exilés ni la libération des prisonniers les plus proches de Ravalomanana. Dans le même temps, l’ambassade de France arbore une Charte des médias à la seule intention de l’opinion française, flagrante mascarade dans une contrée où les radios d’opposition sont toujours fermées.

Des élections organisées dans les conditions actuelles ne sembleront ni crédibles, ni transparentes à la population, et le résultat en sera inévitablement contesté.

« Nous ne sommes plus que spectateurs de notre effondrement, » écrit une citoyenne malgache. Toute honte bue, peut-être que Madagascar est en train de mourir. Peut-être qu’après ces quatre ans de malheur, les Malgaches accepteront le prochain Didier Ratsiraka comme un pis-aller, ou le prochain Philibert Tsiranana comme le Messie. Mais si par bonheur ils parviennent, comme ils ont su le faire en 2002, à finalement choisir leur dirigeant eux-mêmes, et se montrent majoritairement satisfaits en accueillant dans le calme les résultats des prochaines élections, ou alors des élections d’après, ou de celles d’après ; et si ce dirigeant peut choisir lui-même, pour le meilleur et pour le pire, ses partenaires, fût-ce la Chine, fût-ce la Corée du Sud ou les États-Unis, et choisir les langues qu’il veut encourager sans que son peuple n’ait à subir en guise de représailles tortures, meurtres, censures et pillages, alors leurs enfants sauront à quel point ce qui s’est produit entre 2002 et la fin de cette crise, loin de briser l’autonomie balbutiante de leur pays, a compté dans leur Histoire. Dans le pire des cas, dans quelques années, lorsqu’un Malgache éduqué à Stockholm, Singapour, Paris ou Antananarivo, amènera dans les cœurs la mémoire, forcément magnifiée, de quatre ans d’une certaine entreprise, même cruellement imparfaite, même intégralement ratée, de redressement, alors le mouvement initié par Rainandriamampandry, tenté par Ratsimandrava, retenté par Ravalomanana recommencera. La répression du colonial aussi recommencera avec d’autres moyens, et toujours les mêmes objectifs, avec pour seul profit, à terme, la disparition accélérée de la Francophonie.

Demain, si, par malheur, un nouveau Ratsiraka se faisait élire de façon crédible, neutre et transparente avec l’aide des inévitables experts français (ou européens, puisqu’aujourd’hui la France entraîne l’Europe dans ses menées) et que l’insatisfaction d’une majorité bafouée n’était pas prise en compte, ou était à nouveau réprimée sous les yeux du monde connecté, alors, comme dirait Anne-Marie Schwartzenbach, « tant pis pour l’humanité. » Pour quelques points de croissance, pour un vote servile à l’Onu, contre la « Chinafrique », pour consommer son déshonneur, la France asphyxiera de nouveau la dignité d’un peuple captivant, poète et musicien, peuple artisan et, comme tous les peuples, peuple unique au monde.

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La Gauche française est morte en 1983, mais les électeurs de gauche restent sensibles aux discours et descendent dans les rues aussitôt que l’on choque, par des discours, ses sentiments. L’intelligence tactique de François Hollande lui permet jusqu’ici d’éviter ce type de contrariété après qu’il a su s’interdire la candeur de Lionel Jospin pour se faire élire sur un programme socialiste. Lui président de Droite, il se montre apte à orienter l’inévitable colère de son électorat contre l’électorat qui, pourtant, vient de perdre la majorité parlementaire.

La réussite est totale : les électeurs de gauche ne semblent pas vouloir manifester pour réclamer les solutions alternatives promises pour les Roms évacués. Ils ne le font pas davantage pour le gel sur le prix des carburants, ni pour l’instauration de l’eurobond, ni même pour mettre fin à la rétention des enfants de sans-papiers. Que le budget de la culture ne soit pas  sanctuarisé, que l’Elysée continue de commander des sondages, que les parlementaires socialistes continuent de cumuler des mandats, que les interviews soient données depuis l’Élisée, que des accords ultra-sarkozystes soient signés avec le patronat. Que ces accords aient été conclus de façon stratégique, au milieu, précisément, d’un débat bien rude et occupant tout l’espace médiatique, en faveur d’une promesse électorale dont la mise en œuvre était acquise d’avance. Que le droit de vote pour les immigrés, autre réforme promise, soit reportée sine die, pour le jour où François Hollande sera aussi certain de le faire adopter qu’il l’avait été pour le mariage pour tous, et que pendant ce temps les renoncements économiques s’accumulent et que les dictateurs soient reçus à l’Élysée : aucune de ces manœuvres, aucun de ces renoncements ne semble pouvoir pousser les électeurs de gauche à manifester pour dire à François Hollande : « Nous ne t’avons pas élu pour cela ».

La réussite est totale, (Edit du 06.03.2013 : moins totale au fil des semaines, voir ici) mais ce que François Hollande ne semble pas voir, c’est que les temps changent. L’opinion manifeste moins qu’elle n’agit. Lorsque l’électeur apprend dans quelles conditions sont usinés sa bouffe et les biens de grande marque qu’il se procure, il ne va pas dans les rues réclamer des actes ou des lois. Il se tourne vers des producteurs amis de la terre et des hommes. Il renonce à manger de la viande. Lorsqu’il découvre la dégradation des termes des échanges entre pays du Nord et pays du Sud, il se convertit aux produits du commerce équitable. Aujourd’hui il change de banque suite à l’appel d’une ancienne vedette du football. Demain, sans vociférations ni banderoles, il refusera les emplois proposés par les entreprises dont les choix environnementaux ou sociétaux choqueront ses sentiments. Il transgressera peut-être, un jour, l’interdiction d’appeler au boycott. Tout est possible. Par mille chemins, il cherche à prospérer sans détruire. De ces combattants doux, j’en connais quelques uns. Ils ne prétendent pas détenir la clé de la justice dans le monde. Ils n’attendent pas qu’on les imite. Mais ils ne s’imaginent pas non plus que leur responsabilité s’arrête à la satisfaction de leurs besoins. Même athées jusqu’à l’extérieur de leurs aires de Brodmann, ils ne croient pas que leur vie puisse être dépourvue de sens.  Ils n’ont de cesse que, lorsqu’ils ne seront qu’une photographie ancienne, un amas de pixels flous, un nom sur un registre illisible, une inscription dans une langue oubliée, ni l’Histoire, ni les Livres en train de s’écrire, ni leurs petits-enfants, ni la poussière qui tourne en sifflant sur les pierres tombales ne puissent dire d’eux qu’ils ont fait partie de la cohorte ordinaire, inévitable, moutonnière et pétée d’excuses, des Infâmes, des Aveugles, des Gloutons et des Cyniques qui ont assombri leur époque. Ces militants doux font, pour moi, la grandeur de la France.

De nationalité française, habitant, écrivant et travaillant près de Paris, j’entends bien les appels à ne pas me sentir concernée et à, littéralement, ignorer le « Mal malgache » pour monter en neige, en premier lieu, mon nom d’écrivain. Merci mais, concernée, je le suis d’abord en tant que Française. Sensible, moi aussi, aux thèses humanistes, je vois que je bénéficie de ce que la Françafrique m’apporte de superflu et qui vient directement du nécessaire qu’elle enlève à mes cousins de Madagascar. J’en bénéficie et je le sais. Aujourd’hui je l’écris. C’est une façon parmi des milliers d’autres, certes, de ne pas agir et qui ne vise qu’à cerner la vérité au plus près. Ce blog est ouvert aux commentaires : mes propos sont ceux d’une « Vazaha taratasy » qui souhaite y voir clair à défaut d’apaiser sa conscience. N’hésitez pas à m’écrire.

Le droit du plus fort règne sur les relations internationales. L’Afrique n’a pas les moyens de dicter ses lois dans des frontières qu’on a tracées contre elle. S’il est naïf de s’en étonner, boire les canulars des grands médias sans en rien recracher n’est plus une fatalité, du moins jusqu’à ce qu’advienne une meilleure censure des informations politiques sur la Toile. Pour l’heure, si le Droit n’a pas pour fin de garantir la justice en protégeant le faible d’entre les plus faibles contre la voracité du plus fort, alors, au vu de ce que nous lisons sur Internet, il faut cesser, immédiatement, de croire que le Droit invoqué par la France d’agir comme elle le fait en Afrique ait quelque rapport que ce soit avec la Justice, ni avec la dignité humaine. A défaut, le rapport actuel des forces durera. Plus globalement, aussi longtemps que l’opinion occidentale croira les contre-vérités de la Raison d’Etat, et tant qu’il sera égal, utile, ou agréable à l’internaute américain ou européen que leurs élus installent des troupes armées à demeure dans des pays qu’ils imaginent aussi souverains que les leurs, et que des mercenaires et des experts voyagent à leurs frais pour truquer des élections, pour acheter les faibles et tuer les forts un par un, les empires néo-coloniaux tiendront bon. Ce n’est bien évidemment pas une fatalité.

L’opinion française a su demander le départ des administrations coloniales et l’a obtenu. Elle n’a pas moins de coeur aujourd’hui qu’elle n’en avait il y a cinquante ans. Ce que j’écris là mérite d’être fortement dégrossi, mais c’est bien pour duper l’opinion, la rouler, lui mentir, et non pour le confort des colonisés que Charles de Gaulle a rapatrié les colons pour mettre en place les réseaux de la Françafrique. Les gouvernants mentent, parce qu’ils savent que les Français n’accepteraient pas la moitié de ce qui est commis à leur insu, en leur nom. Ils se gardent aujourd’hui de proclamer à la télévision ce que les grands groupes savent, ce que les autorités coloniales disaient haut et fort (je vous invite à avancer jusqu’à 2 minutes 30 dans cette vidéo.) Rien n’a changé : notre niveau de vie, nos vacances, nos loisirs, nos plaisirs, nos douches si réconfortantes à l’eau brûlante et potable s’obtiennent toujours au prix de la pénurie, de l’épuisement, de l’exploitation et de l’oppression dans les néocolonies. Et si, à ma connaissance, les assassinats se font rares, c’est peut-être que, pour empêcher l’internaute d’y regarder de plus près, le Quai d’Orsay et ses barbouzes évitent de fabriquer des martyrs. Ils affinent leurs méthodes pour un profit équivalent à celui de la colonisation.

Tant pis. En s’acharnant ainsi à préserver ce qui lui semble essentiel, la France continue à se rendre malade du sang qu’elle a sur les mains. En refusant la transparence sur ce qui a fondé sa puissance, en refusant, au-delà des mots, de lâcher sa vision moribonde et mortifère de la grandeur, elle s’interdit, tout comme son grand frère ennemi, de surmonter ce qu’elle appelle une crise économique mondiale, et qui n’est que l’écroulement des empires occidentaux. Un écroulement qui tait son nom pour des raisons narcissiques, dans l’espoir insensé d’en modifier le cours sans rien changer à ses habitudes.

Les observateurs amoureux de Che Guevara ou de William Wallace, devront sans doute se faire une raison : il n’y aura pas de soulèvement à Madagascar. Il n’y aura que les témoignages et les emails désabusés d’un peuple à bout de forces, et c’est ainsi que le monde entier continuera de voir le pire visage de la France. Car, plus que tout, et cela saute aux yeux, le peuple malgache craint l’embourbement de son âme dans la merde morale où l’intelligence des puissants et la lâcheté des ventres insatiables trouvent à se vautrer. Madagascar est un pays religieux. Il est animiste. Il est musulman. Il est chrétien, d’un christianisme en partie imperméable au catholicisme d’État planté jadis à coups de crosse de fusils par le colon français Gallieni. Typiques du « parti protestant, » seuls face à leur Bible ou bien seuls face aux regards perçants de leurs ancêtres, les Malagasy manifestent un mépris silencieux pour les hommes, quels qu’ils soient, qui tuent, complotent et mentent. Ils n’ont que compassion pour l’aveuglement cinglé qui pousse des oppresseurs à nier, le fusil à la main, des crimes encore grésillants devant un monde qui voit tout et qui, désormais, prend note de tout. Car si les blogs de combat ou de réflexion se lassent de notre indifférence, se ferment ou se condamnent à la confidentialité, les récits qu’ils ont fait de ces quatre ans d’outrage subsisteront. Ils s’accumulent dans les disques durs, les périphériques de sauvegarde, et viendront bien assez tôt disqualifier l’Histoire écrite aujourd’hui par de bien tristes vainqueurs.

Je pourrais paraphraser Victor Hugo : du moment où ce monde s’aperçoit que la Françafrique existe, tandis que la Françafrique ne s’aperçoit pas que le monde est , qui la regarde, la catastrophe est inévitable. Pour commencer, et pour finir, il s’agira de la catastrophe intime, secrète et sans échappatoire, il s’agira de la mort sans honneur pour tous les Aveugles, les Gloutons et les Cyniques qui viennent, comme des imbéciles, de rejoindre Jacques Foccart, Jean-Christophe Mitterrand et Guy Penne dans les égouts de l’Histoire. « La vérité triomphe toujours. » Tel est le slogan le plus lu sur les forums malgaches. Il y aura toujours des repentis, des Charles Andrianasoavina, des Jean-François Probst, des Robert Bourgi pour raconter par le menu les faits inqualifiables et livrer les noms de chacun de ceux qui ont cru pouvoir agir impunément.

Quant aux Malgaches victimes de cette crise aussi inutile qu’aberrante, ils ne demandent, finalement, rien à personne. Privés d’illusions, ils garderont jusqu’à l’avènement du prochain déséquilibre mondial cette fameuse espérance qui fait leur beauté, entre autres merveilles, disgrâces et mystères, sur lesquelles j’écrirai. De cela, je suis sûre. Je voudrais, bien entendu, me tromper sur le reste.

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