Ailleurs comme jadis Chopin

Exil

© Lizah Ranaivoarivony

« J’ai donc choisi le lieu où je voulais vivre mais j’ai aussi choisi la langue que je voulais parler.» On lui  objectera : l’écrivain, quoique homme libre, n’est-il pas le gardien de sa langue ? N’est-ce pas là le sens même de sa mission ? Linhartova : « Souvent, on prétend que, plus que quiconque, un écrivain n’est pas libre de ses mouvements, car il reste lié à sa langue par un lien indissoluble. Je crois qu’il s’agit là encore d’un de ces mythes qui (…) servent d’excuse à des gens timorés...» Car « l’écrivain n’est pas prisonnier d’une seule langue.» Une grande phrase libératrice. Seule la brièveté de sa vie empêche l’écrivain de tirer toutes les conclusions de cette invitation à la liberté. Linhartova : « Mes sympathies vont aux nomades, je ne me sens pas l’âme d’un sédentaire. Aussi suis-je en droit de dire que mon exil à moi est venu combler ce qui, depuis toujours, était mon vœu le plus cher : vivre ailleurs. » Quand Linhartova écrit en français, est-elle encore écrivain tchèque ? Non. Devient-elle écrivain français ? Non plus. Elle est ailleurs. Ailleurs comme jadis Chopin, ailleurs comme plus tard, chacun à sa manière, Nabokov, Beckett, Stravinski, Gombrowicz. Bien entendu, chacun vit son exil à sa manière, inimitable, et l’expérience de Linhartova est un cas limite. Il n’empêche qu’après son texte radical et lumineux on ne peut plus parler de l’exil comme on en a parlé jusqu’ici.

Milan Kundera, au sujet de Vera Linhartova

Extrait de Pour une onotologie de l’exil, discours prononcé à Prague en décembre 1993, au colloque « Paris-Prague, intellectuels en Europe », et publié en janvier 1994 dans le numéro 2 de la revue L’Atelier du roman.