Ces loups

© Cécile La Gravière

© Cécile La Gravière

Les mêmes rires nous emportent
Entre fatigue ennui
Éclats du vendredi
Et soirs qui réconfortent
Dégourdis nous le sommes
Polis jusqu’au cauchemar
Qu’est-ce qui d’eux nous sépare
Et qu’est-ce qui nous dégomme
De les voir si tranquilles
Dégourdis comme nous
Que viennent faire ces loups
Dans nos bureaux, nos villes
Sont-ils des psychopompes
Des anges ou des chanoines
Pour ignorer nos vannes
Est-ce que l’argent nous trompe
Les mêmes tâches nous rongent
Pourtant ils mangent à part
Sont-ils isolés par
Leur honte d’eux-mêmes ou par
La fureur où les plonge
Leur dégoût du mensonge
Comment le saurions-nous

Eva Lee

Nul pays que ce pays

Les paysans, archives de la France agricole, Philippe Madeline, Jean-Marc Moriceau

© Coll Gaudichau / Éditions Les Arènes

« Sur mon divan, il y aura le silence laissé dans la chambre pour ne blesser personne, un silence dont je ferai mes écailles si le mal veut bien s’éloigner. Elles seront de glaise pour trouver ma boue juste, le premier de mes soucis, mon calme devoir de terre promise. »  Nicolas Clément, Sauf les fleurs, Buchet/Chastel

J’aurai vécu dans les cordes, les cliques, les touches de Michel Legrand, le temps du chagrin de pommes et de paille que donne le souvenir de Sauf les fleurs. Il y avait eu ce blog qui ne ressemblait à aucun blog, ces billets qui ne tenaient à rien, pas même à Ernaux, à peine à Duras, peut-être aux parents, aux gens interdits, aux trésors de maladresse infanticide que la vie nous amalgame aux viscères. Il y a maintenant ce premier roman qui annonce quelqu’un. Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon ce rapt initial de nos pauvres mots, on ne reconnaît de nouveau rien, nul repère, nul procédé, nul pays que ce pays, rien que la justesse, la douleur hypallage, ce qu’on va s’empresser d’imiter par attachement. Rien que la nécessité aussi qui porte l’écriture de Nicolas Clément, cette prose étranglée, nécessité forte et plus lourde qu’un simple auteur. J’attendrai un peu. Je vous laisse le temps de me rejoindre à l’endroit du livre où je suis, où Marthe se prépare à répondre de vous. Et j’y reviendrai.

(Chose faite ici : http://eva-lee.org/2014/01/15/sauf-les-fleurs/)

SaufLesFleurs

Ludovic Bablon et l’art du récit

Bablon-couleur

« Avec l’air de quelqu’un qui cherche son chemin dans le désert il prit place à l’endroit où l’on avait disposé avant lui tant de gens de parole, tous muets d’admiration ou bavards après leurs traumatismes, éclairés par la même lumière bleue-jaune de chaque fois qu’il est 21h dans l’écran, en léger différé. Des présidents en campagne dix ans avant leur première rencontre politique. D’autres journalistes invités par les journalistes à propos de scandales journalistiques. Des responsables des secteurs innovants de l’économie. De très jeunes filles qui venaient de passer directement du Kansas à l’éternité, actuellement à l’affiche dans divers trous du cul d’un Maine-et-Loire local. Tous les vieux cons, toutes les jeunes chattes, et combien de confirmés-sans-rien-à-prouver, avaient posé leur cul par-là. Ce soir-là, avait-il décidé, on verrait un homme fait, d’expérience, portant le poids des ans, on verrait un visage trop gris d’avoir trop vécu, une terre glaise mésopotamienne qui commençait juste à sécher, et il était vieux, européen, mur et sceptique devant les trentenaires de l’audiovisuel américain, des fils de classes moyennes ayant vécu en zone pavillonnaires, lui mat parmi eux pleins d’éclairs, de flashes, d’éclats de lumière dans le châssis en fer des lunettes d’un expert en cinéma. »

Ludovic Bablon, K.I.N.S.K.I, Livre 6, Work in progress

J’ai l’âge de Jésus Christ et je suis écrivain. Nous sommes en 2007. J’écris comme d’autres dorment, boivent des bières en terrasse ou commandent des épaules d’agneau confite au jus de courgette farcie. Pendant que l’on danse au Rex club, ou que l’on dépose deux petits d’homme frisés aux jambes réfractaires dans une baignoire en confiant au plus âgé l’épuisette jaune et ses poissons bleus, pendant que d’autres mettent les tagliatelles à cuire en buvant un verre de Lirac, moi, dans mes 21 mètres carrés j’écris sans réaliser qu’à la même heure des femmes racontent leur journée de bureau puis regardent FBI, portés disparus. Le lendemain presque tous dorment jusqu’à des sept heures du matin : je travaille à mon second roman de cinq à sept heures trente et je fais de même au retour. Le jour je rapproche des factures sur SAP dans une société d’outsourcing avec d’autres opérateurs de saisie et je suis accompagnée dans l’écriture de mon deuxième roman par mon ami Christian VDB, fondateur de la disparue maison d’éditions R, qui se propose d’éditer Tota Gratia avant Le Stupéfiant qui fait alors 400 pages. Je suis méritante d’autant que, sans le dire à Christian, j’explore tous les recoins d’une impasse : achever Tota Gratia me paraît aussi nécessaire et suffisant à mon salut, qu’infaisable. Le Stupéfiant racontait l’histoire d’un jeune Brun attiré par une Blonde. Tota Gratia, lui, raconte l’histoire de quatre frères et sœurs d’origine malgache dotés chacun d’un ou de plusieurs conjoints, impliqués ou non dans un mouvement religieux qui brasse tous les milieux sociaux, et qui, à la manière de Saint Jean-Baptiste, accuse tous les métiers du monde capitaliste de tous les péchés contre Dieu. Je me débrouille : j’écris un chapitre après l’autre, suivant le plan que j’avais établi sur Excel une fois pour toutes, et ce plan, je le malmène au petit bonheur la chance. Je panique sans mettre le désordre mais je continue et pour me donner de l’air je mets à jour un site, un blog, toutes ces choses qu’on fait.

Ludovic Bablon entre en contact avec moi. C’est l’incident déclencheur. C’est l’auteur de plusieurs romans difficiles de qui, à l’époque, je n’ai qu’une opinion ferme, qui ne changera plus : il écrit mieux que moi. Je l’écris dans mon blog. Je sais de quoi je parle : de nombreux extraits de ses romans sont disponibles sur Internet, sur son site rouge et blanc ou chez ses pairs, ou sur d’innombrables revues amies. Je me souviens du Matricule des Anges (pour les textes de critique littéraire) de Sitaudis, de La mer gelée, du Terrier, de Remue.net, de Nioques, il est mis (nous sommes toujours en 2007) au même niveau que des auteurs aussi déchaînés, formalistes et d’avant-garde que divers, aussi péniblement divers que son ami Arno Calleja, François Bon l’ubiquiste, Charles Pennequin, le premier Mehdi Belhaj Kacem, Samuel Rochery, l’irrésistible Nathalie Quintane, etc. Tout ce groupe de producteurs d’écrits postmodernes intoxiqués d’humour ou de produits illicites, qui n’aiment pas ce dont je me nourris alors. Moi qui lis essentiellement des auteurs morts ou mystiques, ou d’obédience patriarcale, ou bien monothéistes, ou de Droite, ou bien tout cela en même temps, les amis de Bablon ne m’interpellent pas.

Bablon cependant a durablement retenu, comme on dit, mon attention, au point que je le cite dans mon blog-fiction d’alors, sans pour autant pourchasser son actualité. Je me suis levé, avait-il écrit de son côté, dans son Histoire du jeune homme, et j’ai eu envie d’écrire. J’en ai souvent une envie irrépressible. Je m’y mets et je n’ai rien préparé. J’improvise tout. Je fais le plus de phrases possible ; j’ouvre des possibilités, je ferme des chapitres ; je mets en scène des paragraphes. Instinctivement, j’ai du pouvoir. Il publie, auto-publie. Il fait des lectures, écrit des chroniques et des textes de critique littéraire, pendant que j’écris mon roman loin de tout, de cinq à sept trente, puis de dix-huit heures à vingt heures.

 Bablon-Sepia

Nous sommes en 2007 et je découvre que le Rimbaud des années 2000 a mûri. Il travaille depuis 2002 à K.I.N.S.K.I., dont il me demande de lire, en toute confidentialité, les livres 1, 4 et 6 dans leur version intermédiaire. Je me rends à l’évidence. Ludovic Bablon n’écrit pas mieux que moi, on ne peut pas dire ça. Mieux vaut cesser de présenter les choses sous cet angle. Car je vois bien que si je m’obstine, à l’âge qu’avait le Christ au moment de partir en mission, à voir les choses d’un point de vue de concurrence, je peux tout aussi bien ranger mon notebook électronique et dire merde à mes personnages chrétiens révolutionnaires, comme à tous les futurs personnages de la diaspora malgache, inspirés de mon boxon personnel, qui se proposent pourtant de me tirer de mes exils. Je décide qu’écrire bien n’est pas aussi important que d’aller au bout de ce fichu testament en plusieurs tomes qui ne me laissera pas tranquille, et qu’il va s’agir, comme dirait Chloe Delaume, de rester concentrée, avec autant d’humilité, de joie et de courage que possible, sur ce que je suis appelée à écrire, peu importe ce qu’arrive à faire le voisin. Peu importe le talent du voisin d’enfoiré qui non seulement connaît trois fois plus de figures de style que moi, a recyclé plus d’époques littéraires que moi, et traversé tous les arts et tous les savoirs, mais, fait dérangeant qui heurte aussi bien ceux qui assistent aux lectures publiques des extraits de son K.I.N.S.K.I, cet enfoiré, t’as vu, arrive à nous rendre ses personnages, ses décors et, ses dialogues  aussi vivants que ceux de Lindelof & Abrams, de Bergman, de Arndt (Michael) ou de Puzzo & Coppola. Au niveau de l’histoire, dans le roman français, seuls des Gabriel Musso et des Maxime Chattam arrivent au même niveau de pureté et d’efficacité dramatiques, alors même que les éditeurs semblent s’être appliqués, depuis l’effondrement du Nouveau Roman au moins, à dissocier dans l’esprit du public l’art de l’intrigue de l’art d’écrire. Je ne vais pas revenir sur ce petit phénomène en voie d’obsolescence. Avec K.I.N.S.K.I, Ludovic abandonne le domaine en noir et blanc de la poésie postmoderne pour quelque chose de plus effrayant et d’inévitable : il construit le roman total du 21ème siècle, dans l’attente duquel Michel Houellebecq bâtit, sous les crachats et les médailles, une œuvre intermédiaire. K.I.N.S.K.I est une fresque païenne. Ludovic Bablon en maîtrise à peu près tout : le style, le fond, la forme et le supplément de magie, sur six tomes. Nous sommes en 2007, je ne trouve aucun mot pour décrire ce que je lis, alors je m’offre, dans le métro, les séances de lecture les plus électrisantes que j’aie connues depuis ma découverte du Voyage au bout de la nuit de Céline ou de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Cervantès. Après, c’est mon opinion personnelle.

C’est quelque chose que nous faisons pendant que vous me lisez : échanger nos impressions de lecteurs-écrivains. Alors que d’autres continuent à gaspiller leurs euros en envois de manuscrits, des écrivains au sommet de leurs facultés donnent à lire à leurs amis les versions presque abouties de leurs textes et, par emails espacés ou en mitraille, parlent de mécanique, d’électronique et de logistique, c’est-à-dire d’intrigues secondaires, de gestion de l’information, de topographie, de justesse des dialogues, de métonymies, d’ellipses. Puis ils s’auto-publient. Bien entendu, vous savez qu’il ne faut jamais faire ça. Il va de soi que si vous envoyez vos textes à vos amis, vos amis vous mentiront. Disons que c’est sûr : d’accord. Mais sans mentir, les camarades écrivains, simples esthètes, étudiants, graphistes ou informaticiens sont quand même aussi bons, croyons-nous, que le stagiaire de chez Denoël pour nous signaler nos points forts et nos erreurs comminatoires et les aberrations ou les complaisances complètement inacceptables de nos textes. Nous nous faisons peu de cadeaux, nous disons nos jalousies, nos réserves, nos admirations. Nous nous vexons pour très peu et fomentons des vengeances. Mais nous sommes honnêtes. Au passage, Ludovic Bablon me demande si je connais les règles du scénario. Près de moi, un mauvais ange crève d’envie de lui répondre merde, j’écris des romans, je suis l’auteur du Stupéfiant et je prépare Tota Gratia qui sera publié chez R. Toi, le putain de meilleur d’entre nous, laisse-moi développer ma spécificité, écouter mon daimon et m’abandonner au fil des mots. Mais l’ange calme capte dans la question de Ludovic ce qu’il faut entendre vraiment : on me parle de tension dramatique, de structuration du sous-texte, de principe d’antagonisme, de fossés narratifs. Et moi je suis dans l’impasse où m’ont conduite des lacunes indéniables.

Je demande à voir.

Bablon-NB

Nous sommes en 2008, Ludovic vit encore à Marseille : à l’occasion d’une exposition de copains à Paris, il m’offre une heure et demie de cours dans un café de gare parisien. Un jour de mai, je bénéficie d’une ou deux heures supplémentaires de cours de storytelling au café dénommé le Cavalier Bleu. Tout en me parlant d’égal à égale, alors qu’un serveur repose à terre la bouteille d’eau que Bablon a sortie de son sac et posée dix fois sur notre table, il me présente ses outils, dont un logiciel d’aide à la composition dramatique, que j’adopterai plus tard pour l’élaboration de S***. Plus tard, je lui fais parvenir mon manuscrit en préparation. Il m’en fait une critique bienveillante par Skype. Je suis licenciée par ma société d’outsourcing pour raisons économiques. J’envoie des CV à des banques. En septembre je retrouve un travail. Un poste d’opératrice de saisie dans le quartier d’affaires de la Défense, où l’on me laisse découvrir – et gérer – le contexte de mes tâches d’exécution. Je ne peux m’empêcher de le faire à 200 %. Chaque jour, j’apprends. Je rencontre l’homme de ma vie, plus rien ne sera comme avant : je suis libre. J’élabore des process, j’aide au recrutement, je manage, je contrôle-qualité. J’emménage avec mon musicien. L’énergie pour écrire Tota Gratia part dans les tableaux de suivi et les réunions, d’autant que les cours de Ludovic m’ont fait comprendre en quoi Tota Gratia était mal parti, ayant été élaboré, comme nous disons entre écrivains, « au génie, » échappant de ce fait à toute possibilité de restructuration. Il faudrait quelques semaines, quelques mois d’écriture à temps plein pour tout remettre à plat, alors que moi je découvre, à temps plein, le travail en open space, les émouvantes manies des chefs de projet, la typologie des commerciaux, les psychoses des clients, toutes populations aimables au demeurant, sans oublier les vicissitudes de la vie de sous-chef que je mène. Je suis très loin de pouvoir côtoyer mes personnages miséreux, SDF ou malades mentaux et cela bride mon imagination. Plus grave : les tours de la Défense m’enferment dans l’obligation de renouveler ma force de travail par des heures de sommeil de véritable assistante, par des films grand public au complexe UGC, de bons petits plats, des pots de glace à la crème fraîche et des pizzas trois fromages devant des DVD. Je prends 5, puis 8, puis 10, puis 14 kilos. C’est très instructif et c’est ainsi que naît l’idée de S***, que je construis entièrement selon les principes dramaturgiques inculqués par Ludovic Bablon, en vigueur en vérité depuis Aristote, maîtrisés par Molière et Faulkner, en passant par Balzac.

J’organise mon propre mariage. Je prends des notes à même la Belle-Famille.

Je décale mes horaires, j’écris le matin au McCafé des Quatre-temps. Je fais mon possible, mais ce n’est pas suffisant : ma vie d’assistante opérationnelle semble nuire à ma créativité. En 2012, je crée Delonix Editions et je nettoie, donne à corriger, revois, mets en page et publie Le Stupéfiant. C’est un travail harassant mais peu créatif : le seul travail littéraire à ma portée. Pour en venir à bout je cesse de travailler le vendredi. J’entreprends de publier dans la foulée 25-30 ans. Hélas le texte, improvisé au fil de la plume jusqu’à cet horrible dénouement tiré par les cheveux, très insignifiant, est irrécupérable en l’état. Je le recommence à zéro, j’en développe les personnages et ajoute deux narrateurs. Cela se fait vite et avec plaisir, grâce à mes nouveaux talents de scénariste. En attendant je laisse S*** au frais, en plein milieu de la rédaction. Nul n’est obligé d’avoir suivi jusque-là. Ce qu’il faut retenir c’est qu’avec ces idées d’écrire suivant des règles de base et des techniques éprouvées, ou pour d’autres raisons, peu importe, bref, j’aurai vécu quatre ans à passer d’un chantier à un autre. Je n’aurai rien publié dont je doive rougir et c’est le plus important. Mais je n’aurai rien achevé de mes trois romans en cours.

Je craque.

 DefenseCLGPhoto : ©Cécile La Gravière

Je lâche prise. Je quitte mon travail moins pour les raisons évoquées plus haut que pour d’autres raisons, fourmillantes, lumineuses. Je tombe aussitôt malade. J’ai l’âge de Frédéric Chopin et de Blaise Pascal et je suis écrivain. Je crois que je touche le fond lorsque S*** s’impose à moi. Le finir. En achever le premier jet. Puis reprendre ce brouillon brûlant et structuré, le nourrir de toutes les notes que j’avais prises, de tout ce que j’avais appris à mettre en place avant la rédaction, et de toutes mes impressions d’employée du secteur tertiaire. Relire mes fiches personnage, mes tableaux thématiques, mes différents niveaux de progression. Je suis dedans, je me consume d’excitation et un jour, ce texte sera prêt. Il sera bon, parce que composé avec art, exigence et patience, avec amour aussi.

Nous sommes en 2013, mon assurance, ou plutôt mon autorité repose, certes pour une infime partie seulement, sur le sentiment de connaître l’art du récit et, dussé-je un jour perdre ce que j’ai d’autre, d’avoir tout de même le loisir inappréciable de perfectionner cet art, et ce, tout au long de ma vie, jusqu’à trouver, en transcendant les règles immuables, ma Terre, et une Langue à offrir, entre Madagascar, Dieu et ceux qui en dictent les noms, mon besoin de cinéma et de Jazz. J’ai le projet de mourir centenaire entre deux romans et deux recueils de poèmes.

Il y a plus grand : nous sommes en 2013 et depuis trois ans, grâce à Ludovic Bablon, je vis de poésie. Un poème, c’est une émotion forte coulée dans une forme, suivant un principe d’agencement qu’il est bon de maîtriser si l’on veut en extraire toutes les possibilités esthétiques, philosophiques, dramatiques et spirituelles. Mais de quoi une émotion est-elle faite. Et qu’est-ce qu’une forme, et qu’est-ce qu’un genre. Et de quel principe d’agencement parle-t-on : pourquoi ne peut-on pas simplement noter ce qui vient comme ça veut, et polir, et polir. Les réponses à ces questions sont dans tous les bons livres sur l’art dramatique et sur l’art du scénario, dans les polémiques entre Aneau et Du Bellay, Racine et Corneille. Elles sont les bases tacites des querelles entre Zola et Huysmans, entre Hugo et l’Académie Française, à savoir que, peu importent les sensibilités, les thèmes et les idées, on ne raconte pas une histoire, on n’évoque rien, en fait, comme on vomit son calamar grillé à la plancha, son jus à l’ail et son persil, avant de donner son dégueulis à tel ou tel éditeur complaisant qui fera le vrai travail de composition (ou pas.) Peut-être prisonnier au début, lui aussi, de son « génie », de son désir très fort d’écrire des mots les uns après les autres à mesure qu’ils faisaient pop, Ludovic Bablon a voulu maîtriser son propos et, à force d’écosser la littérature existant sur l’art de la composition, a développé une expertise dont, par exemple, le présent article profite.

Pour les écrivains, les vidéastes sur youtube, les dessinateurs humoristiques, les faiseurs de tracts révolutionnaires, les amoureux de la twittérature, les qui veulent raconter des histoires que l’on écoutera vraiment, faire  passer des messages qui seront entendus, divertir autrement qu’en rêve, transformer les vies autrement qu’en programme, ou simplement se comprendre eux-mêmes et divulguer leur cosmos mental sous la forme d’un monde vrai, doté de toutes les dimensions requises, et qui veulent n’avoir pas avoir œuvré en vain, Ludovic Bablon peut apporter beaucoup. Beaucoup d’internautes distillent des conseils utiles, à coups de billets de blog ou de tutoriels. Ludovic, lui, peut offrir le maximum de ce que l’on peut attendre d’un enseignant, à partir de dispositifs pédagogiques que personne en France n’a la volonté ni les moyens de créer, de remettre en question et d’affiner sans cesse. Il s’adapte à tous supports, à tous types de personnalités. Plus particulièrement il connaît, pour les avoir mises en œuvre à plein temps depuis très longtemps, les spécificités de l’écriture romanesque. Il a aidé beaucoup, beaucoup de créateurs depuis 2007. Après, faites comme vous voulez. Mais lire ses conseils vous conduira quelque part. (http://www.storyanddrama.com/fr/) Il faudra s’attendre d’abord à faire une rencontre mémorable, attachante, probablement agaçante pour ceux qui ne partagent pas sa vision de l’humain ou qui ne sont pas capables de sourire à leurs adversaires idéologiques, ceux à qui la spontanéité et l’esprit d’enfance font peur. Mais si vous avez réglé vos problèmes d’ego, liquidé vos préjugés et vos complexes de domination, et si vous acceptez par-dessus tout de travailler, alors plus tard, bien plus tard, une fois seul face à vos projets, vous entrerez en contact avec vous-mêmes et serez conduit à faire partie des artisans qui transmutent leurs paragraphes, ou leurs séquences, ou leurs images en émotion pure – et leurs idées en actes vivants.

Ingmar Bergman

Equilibre

Brusquement, des bouffées d’autre chose.
Pas du bonheur limite ecstasy,
Quand notre entrée dans la bourgeoisie
Fut pour grand-mère une apothéose.

Pas l’alcool des succès à haute dose
Qui jeta frère dans la jalousie,
Pas le tofranil des rêves prescrits
Par père, peu compris de mère, qu’on ose

Sniffer comme un pantin triomphant.
Non : le royaume restauré de l’enfant
Intérieur qui aurait voulu n’être

Abusé, délaissé par personne,
Mis au pas, contrôlé par personne :
Brusquement la joie, la vraie joie d’être.

Eva Lee

 

De ma plume

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Cette semaine, je l’ai passée au lit. Immobilisée par deux maladies et, dans cette position, il m’a paru impératif, utile et requis de reprendre le manuscrit de S***. Il s’agit d’un livre dont je ne peux rien dire, c’est l’un des trois romans que j’ai en chantier. L’idée de S*** m’est venue en décembre 2009 ; j’en ai commencé le plan détaillé le 23 mai 2011. La rédaction a commencé quatre mois plus tard au stylo-plume, sur un grand carnet. Après l’avoir interrompu l’été dernier pour les beaux yeux de 25-30ans, j’aurai, finalement, par la grâce de ce repos forcé, bientôt achevé d’en écrire le premier jet. (25-30 ans étant retombé dans le stade infantile du plan sur logiciel, je ne peux y travailler que sur ordinateur, voilà. Vous savez tout.) Le livre maintient son auteur juste au-dessus du vide, c’est un bonheur connu de tous les romanciers. Dans les moments étranges, les périodes incommodes, ce qu’il peut s’être déposé de doutes sur le besoin d’écrire s’envole toujours et, pour un long moment, j’arrête de croire que je ne vis pas, déjà, depuis très longtemps, en très grande partie, de ma plume.

Any day now

TourDefense

Je l’ai échappé belle. Encore un jour sans musique, sans balade immobile à la poursuite des ferveurs anciennes et des surprises divines, de Nina Simone et de Bach, et des différentes versions de l’inconsolable Windmills Of Your Mind,  encore un jour à ce régime et mon âme était morte. Encore un samedi à forger des phrases en esclave en sursis, pour faire de la littérature en auto-entrepreneuse, à fuir mes devoirs de poète dans la cinéphagie, et mon âme était morte. J’attends la sortie du premier livre de Nicolas Clément. J’attends que cela continue comme aujourd’hui. Hier on était vendredi, j’ai quitté mon travail d’assistante opérationnelle à la Défense pour aller vers les enfants, vers les femmes, vers les vieillards et leur dire : Comment allez-vous. Je voudrai les entendre et je voudrai répondre à leurs réponses en recommençant à écrire comme je suis en train d’écrire aujourd’hui, sans calcul.

Forum-ATD