Cécile La Gravière, la poésie même

« Le style pour l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. »

Marcel Proust

Ont du talent ceux qui décident un jour de prendre au sérieux leurs égarements de bambin, leurs marottes enfantines, infructueuses, répétitives, cette agitation dont le spectacle contracte les visages responsables, cette paresse qui n’en est pas une, ces temps d’arrêt qui ne riment à rien. Respecter l’invisible, partir d’une observation obstinément nigaude, d’un moment d’inactivité louche pour donner forme à un songe : perdre son temps, jouir d’un espace mental inviolable, cadeau d’un adulte cultivé ou effet d’un isolement subi, ou héritage de la violence arbitraire, de l’absence prolongée d’attention, cela mène au sérieux de l’artiste. Ce que j’écris est banal : ont du talent ceux dont on a reçu, à plus d’une reprise, les premiers barbouillages entêtés comme autant d’œuvres d’art, sans cruauté, sans impatience, mais sans condescendance non plus.

Elle rêve, dit-elle, d’avoir un appareil photo greffé au fond de l’œil. Parfois j’ai l’impression que c’est par souci de ceux qui l’accompagnent. Comme beaucoup de véritables artistes, elle refuse d’oublier qu’elle est au monde. Son besoin de beauté, de forme, de création est tyrannique, mais si vous la fréquentez, que ce soit dans Paris, dans un parc de Puteaux, au cours d’une fête, elle sera là pour vous, présente à vos confidences, active à vos débats puis, juste au moment de quitter l’endroit, elle vous demandera la permission de ralentir le départ pour, vite fait, prendre une photo. Elle prendra très peu de temps pour choisir l’angle de prise de vue. Très souvent, elle continue de prendre part à la conversation en cours. Par politesse, vous l’interrogez sur son appareil, mais vous voyez bien qu’il ne s’agit pas d’un appareil de compétition et puis elle préfère tellement revenir à vos moutons : les retrouvailles entre amis de cœur et d’esprit sont rares. Des jours plus tard vous découvrez pour la première fois, sur sa galerie flickr, ce que vous aviez cru voir avec elle, et vous vous souvenez que, oui, vous aimez Proust.

Reflet

raisins

Chaises

Elle est la poésie même. Sans calcul. Lorsque j’ai fait sa connaissance, je venais de quitter Djibouti, une ville désertique qu’elle aurait très bien su peindre et que j’abandonnais sans regret, avide de décors et de situations de France, ignorant les souffrances qui, par contraste, m’attendaient. Tout l’hiver 1989-1990, entre Le Vésinet et Chatou que nous traversions tous les jours à vélo, elle me fit escompter les premières fleurs, les nommant avant qu’elles ne parussent, me parlant de sa passion pour les chevaux, les coquillages et peut-être, déjà, les livres de Colette. Ma vocation d’écrivain seule n’aurait pas suffi à me faire supporter ces mois de pénitence adolescente, entre le froid, le rythme infernal de notre emploi du temps, l’exil et le sentiment d’une irréductible infériorité, s’il n’y avait pas eu Cécile pour m’annoncer les crocus, les glycines, les fleurs de marronniers roses et blanches, les lilas de mon tout premier printemps. Pour me faire découvrir la beauté des formes et des couleurs d’un monde sans retouche, sans effets d’objectif.

Muguet

Que dire encore. Je lisais sans discrimination ni plaisir tous les romans faciles que je trouvais en bibliothèque jusqu’à ce qu’elle m’invitât, sans tact, à arrêter cela, pour m’initier au plaisir ardu et sûr des classiques en livres de poche, à Zola, à Balzac, à Maupassant, aux peintres impressionnistes et sa Maman, je ne l’oublierai jamais, m’introduisit peu après à La Recherche du temps perdu et, de ce fait, pour chaque jour de ma vie, à la littérature, la seule vie vraiment vécue. On l’aura compris, par héritage et par simple goût, sans l’avoir recherché, sans jamais le revendiquer bien au contraire, Cécile possède ce qu’on appelle un bagage culturel au-dessus de la moyenne générale mais si une telle richesse d’être m’a aidée à vivre, il ne s’agit au fond que d’une respiration spontanée qu’elle me reprochera à coup sûr d’évoquer de cette façon. Qu’elle me pardonne cette impétuosité – une fois de plus ; la vérité est qu’elle me reste une énigme. Si chacun lui connaît un trait de dessin infaillible, une sensibilité native consolidés par une formation supérieure d’enseignement artistique, nul ne sait, elle moins que personne, de quel geyser immatériel lui viennent ses fulgurances d’auteur, ses dialogues troublants, ces poèmes et ceux à venir dont je me promets de faire un beau livre, un grand livre. Je ne dirai pas ce qui, en dehors de sa douceur naturelle et de l’impressionnante force de caractère qu’elle présente au premier abord, je garderai pour moi, évidemment, ce qui m’attache à elle, à ses proches depuis plus de vingt-trois ans. Je venais simplement vous parler de l’être qui me proposa, de façon impérieuse, totalement imprévue, conquérante, poussée par un attachement viscéral au texte et à son destin, plusieurs possibilités de couverture pour Le Stupéfiant, roman dont elle a compris les principales intentions, à l’évidence. J’en ai retenu une.

J’ai le plaisir de vous annoncer qu’elle vient d’accepter de créer la couverture de la version numérique de ce premier roman qui aura mobilisé bien des talents.

Crédits photos : © Cécile La Gravière

(Ce texte a été mis en ligne une première fois sur mon blog Mediapart.)

Ce que vous en dites

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s