Sur Saint-John d’Orange de Basile Szymanski

I want a hero : an uncommon want,
When every year and month sends forth a new one
Lord Byron

Et c’est encore une fois que je n’aurai pas eu la présence d’esprit de me pénétrer du fait de la présence des choses ! J’aurais pu la dévisager pour toujours et l’écouter pour jamais et prendre sa formule sur le vif ! Au lieu de cela, j’ai pensé, à quoi ? à tout ! Et c’est passé.
Jules Laforgue

La définition de la seconde (la seconde est la durée de 9 92 631 77 périodes de la radiation correspondant à la transition entre deux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133) est plus longue que la seconde.
Nathalie Quintane

À Johanna L.

PLEIN-SOLEIL--4-

Maintenant, voilà : Basile Szymanski possède aussi un talent d’auto-éditeur et, s’il pouvait me pardonner cette indélicatesse, à moi qui ne le connais de nulle part, et à moins que l’Éditeur de ses rêves ne le reçoive à bras ouverts, j’aimerais le voir, à l’avenir, publier ses livres lui-même par le biais d’un site d’impression à la demande, pourquoi ? Parce que cela reviendrait, sans tendre un euro, sans abandonner le moindre de ses droits d’auteur, à produire le manuscrit prêt-à-clicher qu’il a su fournir aux éditions l’Harmattan selon les instructions jointes à un contrat dont on connaît les alinéas stupéfiants. Alinéas sur lesquels je ne me répandrai pas, mais qui font que son premier livre souffre vraisemblablement, aujourd’hui en tout cas, de la mauvaise réputation de la maison qui possède le fonds d’édition le plus important de France. Cette réputation fait que, même si les jeunes auteurs de l’Harmattan bénéficiaient des services d’un attaché de presse agressif, ce qui n’a pas l’air d’être le cas, les journalistes littéraires s’interdiraient malgré tout d’écrire sur leurs livres.

Après, pour ceux d’entre les (bons) écrivains de cette écurie qui ont la fibre commerciale, il reste la possibilité de démarcher les chroniqueurs amateurs dépourvus de préjugé, soit que préjuger ne soit pas dans les mœurs de ceux-ci, soit qu’ils ignorent tout du monde de l’édition. Mais Saint-John d’Orange semble avoir été écrit pour convenir en priorité à son auteur, pour combler une certaine fringale spécifique de beauté particulière, comme tout bon livre d’ailleurs. Et s’il a plu à ce jeune écrivain de signer un texte sans concession aux normes exigées par le blogueur litt’ moyen, ce dernier, généralement cramponné aux conventions du roman traditionnel, prendra, pour sa part, la liberté de ne pas écrire un seul paragraphe sur Saint-John d’Orange. D’où black out sur Szymanski. Je systématise honteusement, je parle sans savoir : je sais. Mais bref, je fais partie des chroniqueurs sollicités par l’auteur-musicien et, contrairement à ce qui se produit d’ordinaire, je me suis trouvée en présence d’un texte irréprochable, sans coquilles ni fautes, bien plus propre que certains produits des maisons d’édition les plus respectées. Et mieux que cela, mieux que les centaines de gâte-papiers élevés à bout de bras jusqu’au nirvana de la bonne presse par les commerciaux que l’Harmattan se refuse à embaucher, Basile Szymanski sait écrire, divertir, séduire son lectorat-cible. Il s’inscrit dans une tradition. Il a trouvé un style et le sujet dont il traite de façon originale est un sujet qui touche. N’y allons pas par quatre chemins : sa tribu d’élection n’est pas la mienne mais j’ai bien aimé son livre.

Gérard Rancinan
Gérard Rancinan

Si dans ce livre la structure déconcerte, si le sujet n’est pas conçu pour être cerné d’emblée, c’est parce que, un peu comme pour les publications des éditions Quidam, Cheyne, ou Armourier, dans Saint-John d’Orange le style justement prime sur le sujet, et il s’agit plus précisément d’un style ludique, jamais loin, donc, d’une certaine poésie contemporaine, celle que montrent par exemple le-terrier.net, T.A.P.I.N, remue.net, sitaudis.fr, et j’en oublie.

Ça, j’en oublie.

Le Petit prince sous champi : c’est le sous-titre accolé tendrement par Sylvain Fesson à SJDO. Comme si Szymanski avait monté son récit en ingérant, ou pour accompagner l’ingestion par son lectorat de divers substances hallucinogènes. C’est impossible à trancher, mais le texte que j’ai reçu n’est effectivement pas loin d’avoir produit sur moi un certain effet psychotrope : souvent, au détour d’une métaphore, j’ai senti mes synapses déraper, j’ai kiffé, j’ai ri. Cependant, étant largement revenue de ce type de voyages textuels, aussi délassants soit-ils, les aimant toujours bien, je l’avoue, mais ayant trop de questions granitiques à creuser, quelques édifices en construction, je me serais abstenue d’écrire cette note si je n’avais pas décelé dans cette écriture ludique l’affirmation d’un absolu et, partant, d’un désespoir, d’un pan de réalité, d’une furtive présence. Après les confessions d’un narrateur aussi malicieux, sensible et désabusé que vain, j’ai découvert avec soulagement la figure du Saint qui donne son nom au livre. Szymanski concède un pitch sur Parlhot.com : les trajectoires inversées des deux personnages, le Saint/le Je, se croisent à un moment et il n’y a, effectivement, pas grand-chose de plus à raconter, sauf à déflorer non pas l’intrigue, mais le dispositif installé par l’auteur jusqu’au Canto qui commence par « Je crois qu’il est temps d’admettre que… ». Et qui nous récompense, disais-je, par un effet de présence agréable qui nous mène jusqu’au dernier mot de l’épilogue.

Il faut souhaiter à Saint-John d’Orange de rencontrer ses lecteurs-type, facétieux ou mélancoliques, assoiffés de paragraphes qui les déroutent, les déradent, les dérident. Je les vois d’ici : irréligieux, cultivés. Certains ont fait le tour des questions levées par les sciences humaines, ne serait-ce que pour obtenir leurs Unités de Valeurs en arrachant la moyenne à leurs partiels. Certains sont de furieux autodidactes, ils ont exploré les cent divisions de la classification Dewey. Certains sont snobs, ils aiment la sensation de ne pas tout comprendre à ce qu’ils lisent. Certains ont vu tous les films et n’achètent pas les livres pour y repérer, vas-y, des personnages, des intrigues, des décors. La plupart reposent avec rage les romans qui osent commencer par : Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris etc. Non, ils n’ont pas grand-chose à taper d’être menés par le bout de la péripétie vers quelque dénouement compréhensible que ce soit.

La plupart, même sans avoir lu Laforgue, Joyce, Ionesco ou Tarkos versent des larmes de chevrotine fondue à la pensée des centaines de milliers de lecteurs qui ont acheté, lu, aimé le « roman » dont l’incipit est  : Elle est américaine, étudiante en troisième année à l’université de Berkeley. Le premier livre de Basile Szymanski s’adresse à ces lecteurs-là, il commence au futur et ne fait pas n’importe quoi de la liberté formelle dont il s’empare. Il amarre son style – j’y viens, regarde – à des socles esthétiques réels, pour ne pas dire ostentatoires, et réellement esthétiques. Ces socles sont imbriqués, si je puis me permettre, avec talent. On pourrait les appeler Dolce vita, Fin de siècle, Post-modernisme.

Pour la dolce Vita, cela saute aux yeux, cela compose on va dire la captatio benevolentiae du livre avec, notamment, ce double-sens très réussi, très jeunesse dorée injecté sur le verbe « fondre » dans le tronçon de phrase que je voudrais avoir déposé à la SACD : la nuit romaine qui fondra comme un sorbet sur le fantôme du Colisée. D’autres allusions à Fellini embellissent le texte, tant dans le choix d’une structure sibylline à première vue que dans les annotations qui renvoient au culte de l’intelligence pure, à l’aristocratie, ou du moins à cet idéal de désœuvrement, de futilité, de « vie inimitable » qui séduisent toujours. Nous voyageons donc entre Fitzgerald, Sagan, Sofia Coppola et Easton Ellis.

Boris Pelcer
Boris Pelcer

Et l’on ne peut craindre d’avoir à aucun moment glissé dans la sentine où prospèrent Von Ziegesar, Pille, Sperling et consorts, parce que chez Szymanski, l’esprit Fin de siècle écrête chaque phrase au burin de l’humour, de la dérision, de la distanciation à tout prix, voire de la démystification grasse. En revanche, premier livre oblige, que sais-je, cette utilisation stylistique de la trivialité frôle si souvent la facilité qu’elle troue des fois le placo par mégarde, comme dans tels dialogues jeunistes ou surtout tel zeugme qui, à mon sens, rate bien bien la dernière marche et nous donne, à nous aussi, envie de pleurer des larmes de spectateur, d’esthète et de crocodile. Meilleur dans la parodie et en particulier dans l’application des lieux communs de la mystique universelle, l’auteur sait accommoder un ton impeccablement sentencieux avec de proverbiales énormités, dans un éclat de rire hérité du Lord Byron de Don Juan. Il est encore plus plaisant de reconnaître sans arrêt, sans lassitude, le goût de Huysmans, de Schwob ou de Lorrain pour l’accumulation, la juxtaposition burlesque ou finaude d’éléments hétéroclites.

Dave Pollot
Dave Pollot

L’exigence formelle est toujours là cependant, dominant la fatigue décadentiste. Car si le nouvel auteur fin de siècle a lu tous les (ou lu trop de) livres, son esprit exulte, n’est pas triste, et sa chair ne l’est pas davantage, d’après ce qu’il en dit, du moins. Après le modernisme tyrannique des trente glorieuses, qui alla jusqu’à interdire le figuratif à ses grand-oncles, il s’autorise à imiter les choses du monde. Lui aussi rejette les formes vieilles, mais n’a pour autant pas l’ambition d’en inventer de nouvelles. Ce n’est pas qu’il se fiche des formes, jamais de la vie, ni qu’il manque de courage, c’est qu’il faudrait voir à créer une forme nouvelle à partir de ce qu’est devenu le monde. Ce serait une forme bâtie sur de l’incertitude et du chaos, de l’hyper-information, de l’hyper-technologie et de la consommation de masse. Ce serait du post-modernisme.

Les pionniers de la désillusion techno-scientifique ont eu la réjouissante ambition de convoquer ce monde dans sa totalité, de faire entrer de l’azote, de l’oxygène, de l’argon, du Néon, de l’Hélium, de la vapeur d’eau, du dioxyde de carbone, des gaz polluants et des particules dans leurs pages. Ils ont installé du jeu entre les disciplines, les époques, les genres, les marques et les enseignes dans un esprit de système. Ils ont installé du jeu entre les différents systèmes qu’ils ont su agencer comme des Titans, et ainsi de suite, jusqu’au génie si tu peux. Le grand DeLillo a ainsi mixé les arts visuels, les mathématiques et l’Histoire contemporaine dans l’ensemble de son œuvre. Rushdie a tressé ensemble le Mahabharata, Bollywood et Disney-Land dans La Terre sous ses pieds. En France, il a fallu parler de littérature-monde tellement ce fut comme une tornade de réalité dans nos bibliothèques avec Houellebecq, Ravalec et Dantec, dont les cadets sont les écrivains cybernautes. L’électricité, le tennis, les jeux-vidéo et le glamour mettent le feu au New-York de Ludovic Bablon. Le glamour bouge aussi dans le Saint-John d’Orange de Szymanski, amalgamé à la science fiction, à l’Antiquité et à la Californie. Et chez ces deux-là, comme dans une grande partie de la poésie contemporaine, le jeu s’impose comme le fondement esthétique principal. Le paralogisme règne en maître, la mauvaise foi dégomme, l’esprit de sérieux est l’ennemi. Alors qu’elle se traduit par un imparable arrosage d’obus sans discernement chez Pierlyce Arbaud, cette terreur sacrée du sérieux se présente chez Basile Szymanski comme une sorte de déficience générationnelle, je ne savais ni où, ni quoi regarder : je n’avais jamais appris. Cela pourrait confiner à la posture, surtout lorsque l’auteur évoque ces Grandes Actions dont on se rendait incapable par le fait même de les avoir trop laissés nous fasciner. Mais le garçon utilise à bon escient une faculté réelle d’invention : Moi qui souhaitais tant savoir de quelle couleur on m’avait enduit, qui donne à la dérision le dernier mot et qui fait que le livre n’aborde jamais aucune grande question autrement que pour de rire : dandysme, distance, élégance.

Roland Delcol
Roland Delcol

C’est dans les entrelacs de ces réseaux désolés, pour adapter l’expression de T.S. Eliot, qu’est branchée la belle allégorie sur le désamour dont je ne dirai rien, car il s’agit des meilleurs passages de son livre. Cela pourrait être le cœur du sujet. Je veux parler de l’expression d’une souffrance aussi vieille que le premier baiser glacial, terrifiant d’hypocrisie, entre les premiers amoureux du monde. Le propos de SJDO est donc d’une banalité sans recours, mais aussi d’une nécessité antédiluvienne. Cela fait (toujours aussi) mal. On souffre. Vraiment. Toujours. Autant. S’il est vrai que peu d’écrivains sont capables de ne pas écrire lorsque cette douleur a fondu sur eux, il n’est pas donné à tous, surtout pas aux jeunes, de saisir que cette souffrance est d’une nature foncièrement spirituelle.

Or, dans les pages à tonalité religieuse (symboles chrétiens, idolâtrie contemporaine etc.) Saint-John Orange apparaît vite comme l’alter ego fantasmé du narrateur, son idéal surnaturel, comme si la souffrance amoureuse forçait notre héros mastroiannien à chercher la transcendance. Ni hypersensible ni futile, Saint-John n’a pas perdu le sens de l’unité de l’être, comme cela est suggéré dans le Canto 16 intitulé Saint-John et les forteresses disjointes de l’enfance. Ce qui le place en marge de son époque. Mais, précoce, réfléchi, puissant, le saint homme présente un défaut, cependant : s’il condamne les addictions en tous genres, il est tenaillé, lui-même, par la Libido Sciendi, considérant les questions comme une drogue, et l’intellect comme absolu indépassable. Ce qui laisse bien entendu en friche les autres besoins de l’âme, le besoin de lien, notamment aux autres hommes, au moment présent, à soi-même, à la divinité dont il est, par définition, l’image. L’absence de ces liens conduit à des conduites addictives et c’est bien ce «Je n’arrive pas à exister dans le monde, je suis coincé à l’intérieur de moi-même depuis toujours, aidez-moi, je vous en prie» qui fait que Saint-John, finalement, n’est d’aucune aide au narrateur.

Laurence Demaison
Laurence Demaison

En attendant que l’amour revienne ou que la souffrance passe, le rire est complice, le tourment perceptible, et si toute cette histoire était pure fiction, ce serait tout de même sacrément bien trouvé, comme dans le Canto 11, « l’Otage » qui  juxtapose quatre niveaux de narration de façon sérieusement rigolote, c’est-à-dire, si l’on veut mon avis, irrésistible. L’hilarité côtoie la tristesse jusqu’à la chute, où il est question de la peur de se fracasser au moment de se jeter à (une) eau si lisse qu’elle semble dure. Il y a du Benjamin Biolay dans cette description pathétique de la solitude de l’homme sans Dieu qu’une femme a quitté, et un aspect catchy dans la composition de ce livre fragile, présenté comme un album de seize morceaux, seize tracks, seize chants, sedici Canti.

Alain Fraboni
Alain Fraboni

Saint-John d’Orange est donc une œuvre pour sa génération, fait d’inachèvement, de dandysme et de ludisme. Il n’a pas été écrit pour me plaire. Il y parvient néanmoins ; j’y ai réappris ce que l’on gagne à ciseler des images – même si je doute de pouvoir un jour égaler le talent de pop-artiste de Basile, dont l’univers est sensible comme une charleston à 140 BPM, comme une culotte bleue, comme des flocons de soleil, comme les gouttes mauves du soleil, comme un vacarme de drapeaux narcissiques et de sandwichs décimés (je cite, bien entendu, et j’applaudis.)

L’art d’écrire précède la pensée, disait Alain. Pour faire fructifier un talent indéniable, il reste au joli coup de plume de Szymanski, en plus d’un devoir à chercher, un surplus de réalité rugueuse à étreindre. Mais notre écrivain songe-t-il, entre deux projets musicaux, à des récits de plus grande envergure ? Lui qui n’a pas vingt-sept ans, lorsqu’il aura pris le temps d’une expérience durable dans le maëlstrom de quelques-unes des notions qu’il jette en l’air, dans la fournaise de quelques-uns des savoirs que son premier livre utilise, inter-connecte et survole, lorsqu’il aura vécu ou pensé de quoi le désemparer plus fortement qu’une déveine amoureuse authentique, trouvera-t-il le courage d’en faire une œuvre selon mon cœur, un livre ambitieux, innervé, inspiré, achevé ?

Ancrera-t-il plutôt sa pensée de façon assumée, obstinée donc, dans la post-modernité qui se rit/joue/sert des cultures et des formats comme elle se rit/joue/sert de tout ? Du sentiment le plus intime, de l’émotion la plus commune au plus sublime des préceptes, du plus universel des théorèmes aux aveux les plus discrets, continuera-t-il de planer sur quatre mille ans d’histoire en rhizome et d’anticiper jusqu’à des 5 octobre 2456 par-dessus des banquises en Californie, avec la bravade pinkaprout en prime, et la politesse du dégoût de la loi du plus fort, le tout sur seulement cinquante pages et quelques, histoire de voir l’effet que cela fait, alors qu’on en voudrait du rab, mec t’es sérieux ?

Jean Shin
Jean Shin

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