Après deux ans

Ayant poussé les responsabilités professionnelles sous le plancher des 20 k-euros bruts mensuels, j’ai enfin pu me jeter dans la rédaction de la dernière version de mon nouveau roman. J’ai pu l’écrire le midi, le matin, et j’ai pu prendre le temps d’alimenter ma cinéphagie le soir : le travail alimentaire me quittait aussitôt que Lotus Notes était fermé. Longtemps cet avantage m’a laissée sans voix. Et puis j’en ai pris l’habitude. Et d’ennui en impatience j’ai déchanté. Car, voilà, après cinq ans de surmenage en apnée de sens et de poésie, je me promenais à présent dans les marais morts du Bore out, alignant analepses, ellipses et fossés narratifs dans une souffrance diffuse et continue. Dans les pires moments j’écrivais deux chapitres par mois, et cela m’aidait tyranniquement à voir le verre à moitié plein. D’autant que la vraie torture était de ne pouvoir écrire douze heures par jour, et ça, typiquement, pareil, c’était la vie.

J’en ai eu ras le bol quand même. Rien n’avait changé, j’ai tout revu : la porte ouverte que je pouvais claquer avec préavis, riche d’un CV d’experte en Travail Alimentaire, bardée de ce profil à forte employabilité que les recruteurs monstériens harcèlent au téléphone. Mais je sentais le murmure argentin des regrets qui se tenaient en embuscade. Quitter un paradis dans lequel j’écrivais aussi vite qu’un prisonnier privilégié ? Il devait exister un moyen de garder le grâce en annulant la pesanteur.

J’ai essayé la psychothérapie. Mon objectif était de trouver l’envie de tenir pour aligner d’autres chapitres. La thérapeute, elle, s’était donné pour objectif d’annuler la pesanteur de manière générale. Pourquoi faire le tri, pourquoi partir d’emblée sur des idées fixes ? Procédons par ordre : pourquoi garder ce travail ; pourquoi serait-ce le seul genre de travail qui permette d’écrire les romans ; pourquoi écrire un roman ; pourquoi ne pas gagner de l’argent tout de suite avec l’écriture ; pourquoi écrire ? Pourquoi ne pas me lancer dans l’aventure, disons, de la vie de quelqu’un qui, tout bien pesé, ne serait pas moi, mais qui serait tellement, tellement plus heureuse que je ne le suis ? On le voit, je payais de l’argent pour en venir, par moi-même, à ces questions effervescentes, chaque semaine, c’était le feu d’artifice des révélations et des accusations contre ma propre famille. Alors ces questions, je les ai prises au sérieux, tu croyais quoi. Je me suis autorisée à prendre des leçons de journalisme par correspondance, dans l’espoir d’être un jour, rapidement, payée à la pige chronophage au lieu de créer des références documentaires le jour, et faire la littérature qui me plaît au petit matin. Je me suis offert des cours de chant. Après des mois sans journaux, je me suis ouverte à nouveau aux bruits du monde, au risque de voir s’oxyder l’univers de mots que j’inventais de toutes pièces, dans une chambre noire d’où je n’entendais que les punchlines picaresques de mes collègues, dont je prenais fiévreusement note.

C’est merveilleux, la psychothérapie. Elle permet de voir les peurs disparaître à mesure qu’on les nomme. Maintenant je sais que le chant ne me détourne pas plus de l’écriture que l’oxygène ne distrait l’escaladeur de son ascension. Je sais que l’écriture et la pensée journalistiques ne menacent en rien mon travail romanesque : les pratiques du journaliste sont séparées de mes éthopées et de mes synecdoques par la paroi de verre laminé qui me sépare des Petits Soldats des marchands Lagardère, Bolloré, Arnaud, Dassault, Hersant, Drahi et consorts. Je sais, grands Dieux, que j’avais tort de mettre l’écriture sous verre, loin du présent. Pour le savoir, il a fallu que je mette le doigt sur ce je ne sais quoi de névrotique  qui me tient solidement par les rêves et qui, une fois dissipé dans le Bien-être du Vrai Moi, était censé me laisser plus libre qu’avant, moins allègrement muette, plus sociable, moins sensible, moins fantasque par moments, moins cassante imprévisiblement. Une personne normale, enfin.

J’ai donc osé pénétrer les arcanes de mes vraies motivations, et les yeux m’en ont brûlé, j’ai crié comme une bête, j’ai hurlé Pardonnez-moi. Écrire, mon Dieu, cela ne m’a jamais intéressé. Jamais. Ce que je voulais, à l’arrière de mes illusions, c’était lire. Et relire. Et relire Dostoïevski, Proust, Sophocle, Racine, Céline, Fante, Stendhal, Cervantès, tous les géants dont je n’ai cessé de parler dans ce blog. Tous ceux dont je relis les citations, comme on retourne voir un coach. Et plus je lis, plus je crève de lire. Et plus je meurs d’envie de lire les romans d’aujourd’hui, ceux qui me feraient voir le monde, les gens et les idées sous un angle universellement nouveau, moins je trouve à satisfaire cette soif. Ce que je veux, c’est vivre en suivant des doigts la texture enchanteresse du tissu que le monde fait avec les mots. Et, je l’ai assez dit, je rêve de dévorer un roman sur Madagascar  et sur l’interférence actuelle entre les Malgaches, les Anglais, les Français, et le reste du monde. Je rêve de lire les pièces que Shakespeare écrirait aujourd’hui sur l’Afrique ou la Chine. J’aimerais entendre les rimes que Villon cisèlerait à propos des idéaux gluants dont les vendeurs de sommeil productif déguisent l’inaltérable loi du plus fort, et je voudrais lire quelques phrases un peu poétiques sur des drames aussi épiques qu’inaperçus de nous pour l’instant. Je rêve d’un roman contemporain que je voudrais relire aussitôt refermé. Je suppose que sans accueillir les bruits du monde, ce livre n’arriverait jamais jusqu’à moi. Ils existent, je le sais, ils n’attendent que le point final de mon propre livre. Depuis le premier jour, je rêve que soient immortalisés la santé morale, le courage, l’inventivité, l’éloquence, la folie des personnes que mes différents emplois alimentaires me permettent de connaître et d’aimer, Wallah.

Recommencer à lire les journaux était l’idée du siècle, bien que périlleuse. La colère inspire, les faits divers aussi. Mais j’avais oublié à quel point scruter le monde tel que la presse nous le présente donne envie d’abandonner le salariat à son sort moribond, pour partir à l’aventure et rencontrer des humains, et voir ce que nous apporterait un Demain libre de nos peurs héritées de l’École. Mais cette envie-là, de cette aventure-là, ne survit jamais à la tenace lubie qui me prend à peu près toutes les heures, de rester dans l’aventure, périlleuse, elle aussi, de prendre la Littérature au sérieux. L’échec, le renoncement, l’inachèvement ne sont jamais loin, même si, aujourd’hui, je n’en fais plus des épouvantails impensés.

Je suis en train d’écrire le 43ème chapitre de S, et mon plan en prévoit 54. Mon compteur affiche 139 190 mots sur 421 pages. En appliquant le ratio entre les chapitres terminés et le reste à faire, le fichier final pèsera peu ou prou 526 pages. Récemment j’ai compris que ces 526 pages seront réécrites suivant des critères inédits (pour moi) de perfection, avant d’être réduites à 200, au plus.

Après deux ans, rien n’a changé. Le feu têtu, comme avant, crépite au gré des difficultés qui vont et s’effacent aussi normalement que des figurants payés à l’heure. J’apprends à contenter le lecteur, j’emploie les règles et les outils qui ont réussi à Molière ou à Jonathan Nolan, j’ai eu du temps pour cela, sans parler, évidemment, de la bienveillance de tout mon entourage professionnel, sans laquelle aucune ligne ne pourrait être écrite. Mais je tiens aussi à me plaire, et je prendrai sur mes vacances, mes week-ends et mes aubes pour y parvenir.

À bientôt.